CARISE, ÉGLÉ.
CARISE.
Venez, Églé, suivez-moi ; voici de nouvelles terres que vous n’avez jamais vues, et que vous pouvez parcourir en sûreté.
ÉGLÉ.
Que vois-je ? quelle quantité de nouveaux mondes !
CARISE.
C’est toujours le même monde, mais vous n’en connaissez pas toute l’étendue.
ÉGLÉ.
Que de pays ! que d’habitations ! Il me semble que je ne suis plus rien dans un si grand espace ; cela me fait plaisir et peur. (Elle regarde et s’arrête à un ruisseau.) Qu’est-ce que c’est que cette eau que je vois et qui roule à terre ? Je n’ai rien vu de semblable à cela dans le monde d’où je sors.
CARISE.
Vous avez raison, et c’est ce qu’on appelle un ruisseau.
ÉGLÉ, regardant.
Ah ! Carise, approchez, venez voir ; il y a quelque chose qui habite dans le ruisseau qui est fait comme une personne, et elle paraît aussi étonnée de moi que je le suis d’elle.
CARISE, riant.
Eh ! non, c’est vous que vous y voyez ; tous les ruisseaux font cet effet-là.
ÉGLÉ.
Quoi ! c’est là moi, c’est mon visage !
CARISE.
Sans doute.
ÉGLÉ.
Mais, savez-vous bien que cela est très-beau, que cela fait un objet charmant ? Quel dommage de ne l’avoir pas su plus tôt !
CARISE.
Il est vrai que vous êtes belle.
ÉGLÉ.
Comment, belle ? admirable ! cette découverte-là m’enchante. (Elle se regarde encore.) Le ruisseau fait toutes mes mines, et toutes me plaisent. Vous devez avoir eu bien du plaisir à me regarder, Mesrou, et vous. Je passerais ma vie à me contempler ; que je vais m’aimer à présent !
CARISE.
Promenez-vous à votre aise ; je vous laisse pour rentrer dans votre habitation, où j’ai quelque chose à faire.
ÉGLÉ.
Allez, allez, je ne m’ennuierai pas avec le ruisseau.