La Reine
Que voulez-vous ?
Ruy Blas (joignant les mains)
Que vous me pardonniez, madame !
La Reine
Jamais.
Ruy Blas
Jamais !
(Il se lève et marche lentement vers la table).
Bien sûr ?
La Reine
Non, jamais !
Ruy Blas (Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d’un trait).
Triste flamme,
Éteins-toi !
La Reine (se levant et courant à lui).
Que fait-il ?
Ruy Blas (posant la fiole).
Rien. Mes maux sont finis
Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis.
Voilà tout.
La Reine (éperdue).
Don César !
Ruy Blas
Quand je pense, pauvre ange,
Que vous m’avez aimé !
La Reine
Quel est ce philtre étrange ?
Qu’avez-vous fait ? Dis-moi ! réponds-moi ! parle-moi !
César ! Je te pardonne et t’aime, et je te croi !
Ruy Blas
Je m’appelle Ruy Blas.
La Reine (l’entourant de ses bras).
Ruy Blas, je vous pardonne !
Mais qu’avez-vous fait là ? Parle, je te l’ordonne !
Ce n’est pas du poison, cette affreuse liqueur ?
Dis ?
Ruy Blas
Si ! C’est du poison. Mais j’ai la joie au cœur.
(Tenant la Reine embrassée et levant les yeux au ciel).
Permettez, ô mon Dieu, justice souveraine,
Que ce pauvre laquais bénisse cette reine,
Car elle a consolé mon cœur crucifié,
Vivant, par son amour, mourant, par sa pitié !
La Reine
Du poison ! Dieu ! C’est moi qui l’ai tué ! — Je t’aime !
Si j’avais pardonné ? ...
Ruy Blas (défaillant).
J’aurais agi de même.
(Sa voix s’éteint. La Reine le soutient dans ses bras).
Je ne pouvais plus vivre. Adieu !
(Montrant la porte).
Fuyez d’ici
— Tout restera secret. — Je meurs.
(Il tombe).
La Reine (se jetant sur son corps).
Ruy Blas !
Ruy Blas (qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la Reine).
Merci !