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Lorenzaccio - Acte II - Scène 1

16 juin 2023

Lorenzaccio - Acte II - Scène 1

Chez les Strozzi.

Philippe, dans son cabinet.

Dix citoyens bannis dans ce quartier-ci seulement ! le vieux Galeazzo et le petit Maffio bannis, sa sœur corrompue, devenue une fille publique en une nuit ! Pauvre petite ! Quand l’éducation des basses classes sera-t-elle assez forte pour empêcher les petites filles de rire lorsque leurs parents pleurent ? La corruption est-elle donc une loi de nature ? Ce qu’on appelle la vertu, est-ce donc l’habit du dimanche qu’on met pour aller à la messe ? Le reste de la semaine, on est à la croisée, et, tout en tricotant, on regarde les jeunes gens passer. Pauvre humanité ! quel nom portes-tu donc ? celui de ta race, ou celui de ton baptême ? Et nous autres vieux rêveurs, quelle tache originelle avons-nous lavée sur la face humaine depuis quatre ou cinq mille ans que nous jaunissons avec nos livres ? Qu’il t’est facile à toi, dans le silence du cabinet, de tracer d’une main légère une ligne mince et pure comme un cheveu sur ce papier blanc ! qu’il t’est facile de bâtir des palais et des villes avec ce petit compas et un peu d’encre ! Mais l’architecte qui a dans son pupitre des milliers de plans admirables ne peut soulever de terre le premier pavé de son édifice, quand il vient se mettre à l’ouvrage avec son dos voûté et ses idées obstinées. Que le bonheur des hommes ne soit qu’un rêve, cela est pourtant dur ; que le mal soit irrévocable, éternel, impossible à changer, non ! Pourquoi le philosophe qui travaille pour tous regarde-t-il autour de lui ? voilà le tort. Le moindre insecte qui passe devant ses yeux lui cache le soleil : allons-y donc plus hardiment ; la république, il nous faut ce mot-là. Et quand ce ne serait qu’un mot, c’est quelque chose, puisque les peuples se lèvent quand il traverse l’air… Ah ! bonjour, Léon.

Entre le prieur de Capoue.

Le prieur.

Je viens de la foire de Montolivet.

Philippe.

Était-ce beau ? Te voilà aussi, Pierre ? Assieds-toi donc ; j’ai à te parler.

Entre Pierre Strozzi.

Le prieur.

C’était très beau, et je me suis assez amusé, sauf certaine contrariété un peu trop forte que j’ai quelque peine à digérer.

Pierre.

Bah ! qu’est-ce que c’est donc ?

Le prieur.

Figurez-vous que j’étais entré dans une boutique pour prendre un verre de limonade… — Mais non, cela est inutile, je suis un sot de m’en souvenir.

Philippe.

Que diable as-tu sur le cœur ? tu parles comme une âme en peine.

Le prieur.

Ce n’est rien ; un méchant propos, rien de plus. Il n’y a aucune importance à attacher à tout cela.

Pierre.

Un propos ? sur qui ? sur toi ?

Le prieur.

Non pas sur moi précisément. Je me soucierais bien d’un propos sur moi !

Pierre.

Sur qui donc ? Allons ! parle, si tu veux.

Le prieur.

J’ai tort ; on ne se souvient pas de ces choses-là, quand on sait la différence d’un honnête homme à un Salviati.

Pierre.

Salviati ? Qu’a dit cette canaille ?

Le prieur.

C’est un misérable, tu as raison. Qu’importe ce qu’il peut dire ! Un homme sans pudeur, un valet de cour, qui, à ce qu’on raconte, a pour femme la plus grande dévergondée ! Allons ! voilà qui est fait, je n’y penserai pas davantage.

Pierre.

Penses-y et parle, Léon ; c’est-à-dire que cela me démange de lui couper les oreilles. De qui a-t-il médit ? De nous ? de mon père ? Ah ! sang du Christ, je ne l’aime guère, ce Salviati. Il faut que je sache cela, entends-tu ?

Le prieur.

Si tu y tiens, je te le dirai. Il s’est exprimé devant moi, dans une boutique, d’une manière vraiment offensante sur le compte de notre sœur.

Pierre.

Ô mon Dieu ! Dans quels termes ? Allons ! parle donc !

Le prieur.

Dans les termes les plus grossiers.

Pierre.

Diable de prêtre que tu es ! tu me vois hors de moi d’impatience, et tu cherches tes mots ! Dis les choses comme elles sont ; parbleu ! un mot est un mot ; il n’y a pas de bon Dieu qui tienne.

Philippe.

Pierre, Pierre ! tu manques à ton frère.

Le prieur.

Il a dit qu’il coucherait avec elle, voilà son mot, et qu’elle le lui avait promis.

Pierre.

Qu’elle couch… Ah ! mort de mort, de mille morts ! Quelle heure est-il ?

Philippe.

Où vas-tu ? Allons ! es-tu fait de salpêtre ? Qu’as-tu à faire de cette épée ? tu en as une au côté.

Pierre.

Je n’ai rien à faire ; allons dîner ; le dîner est servi.

Ils sortent.