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Auto-érotisme et masturbation - une jouissance pas si idiote !

25 janvier 2025

Auto-érotisme et masturbation - une jouissance pas si idiote !

("Le Grand Masturbateur", Salvador Dali, 1929)


« Diogène le cynique affichait, au point de le faire en public à la manière d’un acte démonstratoire, et non pas exhibitionniste, que la solution du problème du désir était, si je puis dire, à la portée de main de chacun, et il le démontrait brillamment en se masturbant » (J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, séance du 10 juin 1959.) Il est évident que si Diogène s’exhibait à la manière d’un « exhibitionniste » devant ses concitoyens, il ne serait pas l’hédoniste qui prétendait ramener la jouissance sexuelle au besoin, mais bien un pervers prenant à témoin quelque grand Autre éternel et plus seulement les spectateurs présents. Le geste lui-même et la satisfaction obtenue auraient moins d’importance que l’acte par lequel il s’offrirait à la jouissance de l’Autre, même au prix d’un ratage évident. Ce dont l’hédoniste prétend faire la démonstration est plutôt l’absence de jouissance. Démonstration fausse aussi bien, car justement il y a une jouissance masturbatoire, qui n’est cependant pas la réponse au désir : “elle en est l’écrasement, exactement comme l’enfant à la mamelle dans la satisfaction du nourrissage écrase la demande d’amour à l’endroit de la mère”. Cette remarque de Lacan se fonde sur une distinction essentielle entre la pulsion et le besoin. Si la jouissance se définit avant tout comme satisfaction d’une pulsion, c’est-à-dire non le plaisir immédiat mais la recherche plus ou moins contournée d’un objet — en quelque sorte le plaisir de se faire ce plaisir —, la masturbation représente le circuit le plus court pour ne pas dire le court-circuit de cette quête, soit en réalité l’exclusion du désir et l’écrasement de la jouissance sur le plaisir. Pourtant cette pratique fait fond sur une jouissance fondamentale, mythique, que Lacan appelle d’ailleurs “jouissance de l’idiot” et qui s’explique par le caractère historique de la pulsion. La pulsion est intrinsèquement compulsion de répétition, pour cela même tendance destructrice, et fait référence “à quelque chose de mémorable parce que mémorisé”, quelque “Chose” mythique qui n’est autre ici que sujet lui-même dans son “idiotie” radicale et ineffable selon le mot de Lacan, ou encore le “moi-réel” selon Freud. La jouissance masturbatoire, la jouissance de l’idiot se présente comme un retour tendanciel à cet être-dans-le-réel, avec toute l’impossibilité que la tautologie même comporte, et qui se résout donc en une fixation à la pulsion phallique.


Et pourtant… cette interprétation classiquement psychanalytique (quoique la position de Lacan soit plus complexe et évolutive*) de la masturbation n'est-elle pas elle-même un peu rapide ? D'abord parce qu'elle considère comme allant de soi le caractère phallique d'une telle pratique, qui serait surtout localisée à la sphère génitale, alors que la sexualité infantile, la plus concernée semble-t-il, tend justement à illustrer le contraire : elle est d’abord générale et dispersive – polymorphe, comme le dit Freud mais c’est pour mieux la taxer de perverse – plutôt que locale et strictement phallique. Si l’on prend la pulsion du côté de sa source, qui est la zone érogène, plutôt que par le bout de l’objet, toujours en effet plus ou moins phallique, on voit bien que la caresse érotique (en général) prend naissance à la source de la pulsion et ne génère la compulsion obsessionnelle à laquelle on réduit en général la masturbation que secondairement. On objectera peut-être que la caresse émane toujours de l’Autre, par définition ; que « le désir se forme dans la marge où la demande se déchire du besoin » (Lacan) ; et certes il en va du tracé de la "lettre" (Leclaire) de jouissance sur le corps, toujours d'abord venant de l'Autre. Pourtant nous sommes en présence d’une forme vraie d'altérité dans l’auto-érotisme, car le moi dont il s’agit, le moi corporel apparaît d’emblée multiple, parcellisé, et plutôt « autre » que « même ». Toute partie corporelle ne fonctionne t-elle pas d’abord comme objet partiel, n’est-elle pas nécessairement “autre” – comme signifiante – par rapport à une seconde et du reste son érogénité ne provient-elle pas d’abord de son hétérogénéité ? Finalement “se caresser” semble bien la condition de toute jouissance possiblement partagée, de toute relation-à, dont le caractère réfléchi (“se”) qui semble contenu dans l’idée de masturbation n’est pas vraiment déterminant. La masturbation est le nom d'une subjectivité jouissante, initiale sans doute, initiatrice pas moins, qui ne se laisse pas ramener à un « rapport à soi » si stupide puisqu’il n’y a aucun « soi » absolu dans l'affaire. Jusqu'à la rencontre amoureuse qui évidemment intensifie et accomplit ce (non-)rapport. « N’est stupide que la stupidité » répète volontiers la mère de Forrest Gump, c’est-à-dire que seules les idées ou les interprétations le sont !

dm

(* Voir notamment l'excellent article de Gisèle Chaboudez, "L'auto-érotisme de la jouissance phallique", paru dans la revue Essaim n°10, qui fait le tour de question et va bien au-delà de mes modestes jaculations ci-présentes.)