
Chacun des quatre grands "discours" qui structurent le monde social génère une forme spécifique d'aliénation. Certes le discours analytique n'est pas censé produire lui-même une aliénation, il se contente de supposer l'aliénation comme étant constitutive au discours en général, à vrai dire il la suppose inéliminable dans le champ social (ce qui peut déplaire aux marxistes). Pourtant il se propose aussi de dépasser (en l'assumant partiellement) l'aliénation que l'on peut dire première, celle qui se noue socialement dans ce qu'il désigne comme son envers, le discours du maître, et où il reconnaît l’aliénation propre au capitalisme.
Traditionnellement le Discours du maître est déployé par celui qui, ayant renoncé en quelque manière à la jouissance ordinaire et ayant défié la mort pour sauvegarder sa liberté (comme l'enseigne Hegel), énonce une parole censément vraie. Sauf que ce discours du maître suscite chez l’autre une aliénation fondamentale, en lui faisant produire ce que Marx a appelé une plus-value, où Lacan retrouve ce qu’il nomme plus-de-jouir. Cette plus-value est ce que l’autre doit au maître parce que celui-ci l’aurait déchargé du fardeau de la liberté, de l'exigence de créer en toute autonomie. Marx l'interprète, pour sa part, comme une part de la pulsion de vie ou puissance créatrice du travailleur, laquelle lui serait extorquée par le capitaliste. « Le travail a perdu chez eux [les prolétaires] toute apparence d’une mise en œuvre de soi-même, et ne maintient leur vie qu’en l’appauvrissant » écrit Marx. C'est pourquoi cette part de pulsion de vie participe finalement de la pulsion de mort (malgré le cadre juridique du "contrat de travail").
L'aliénation est subie - mais également produite et entretenue - dans le discours de l'hystérique. L'hystérique est celui qui semble souffrir de son aliénation devenue symptôme et qui se tourne vers un autre « supposé savoir », vers un maître pour qu'il le délivre de l’aliénation, qu'il le guérisse de son symptôme. Mais cette revendication revient en réalité à nier l'aliénation dans son principe – comme si l'on pouvait guérir de l'aliénation – et elle ne fait que fixer l’hystérique dans la fascination pour ledit maître.
Dans le discours de l’universitaire, celui (l’universitaire) qui semble s’être éloigné de la jouissance ordinaire et avoir accédé au savoir vrai se tourne vers tous les hommes en leur faisant croire que, s’ils s’assujettissent eux aussi à ce savoir, ils seront délivrés du maître auprès duquel ils s’aliènent. Mais cette lutte ne fait que transformer celui qui la mène en maître d’un type nouveau, un maître en vérité impuissant, parlant (et surtout écrivant) sous l'autorité d'un Moi idéal (les grands auteurs, sinon Dieu lui-même).
Le discours analytique est donc le seul discours qui peut agir contre l'aliénation généralisée, mais la première condition de son efficacité sera justement de refuser sa dilution comme idéologie, ce qui se produit lorsque qu'on retrouve l"idée psy" - mais lamentablement édulcorée - dans toutes sortes de pratiques et de discours (développement personnel, etc.), voire de supposées sciences (y compris chez ceux qui se veulent farouchement anti-freudiens) qui en tant que sous-variétés du discours capitaliste ne sont que des manières fâcheuses de prétendre à la maîtrise et donc d'étendre l'aliénation.
dm