
Avertissement. - Ce texte date d'une quinzaine d'années. Il servait alors de présentation, voire de "manifeste" pour le groupe Facebook "Enseigner la philosophie" que je venais de créer (groupe qui existe encore et qui demeure toujours aussi actif). Il me semblait que, sur la base d'un état des lieux guère réjouissant, l'enseignement de cette discipline méritait quelques réformes. J'en appelais à l'esprit de responsabilité, d'initiative et de coopération, convaincu qu'il revenait aux enseignants eux-mêmes de faire évoluer leurs pratiques en tenant compte des nouveaux environnements numériques. Notons qu'il n'était pas encore question de l'IA, à cette époque, c'est pourquoi ce sujet - devenu brûlant depuis, dans tout le champ de la pédagogie - n'est pas abordé dans le texte.
Chacun peut voir que l’enseignement de la philosophie se trouve aujourd’hui en danger. Car même si la « philo » semble toujours aussi populaire et « bien considérée » en France, plébiscitée par les médias (pour l’audience que représentent quelques bavards professionnels) et vantée par les politiques (toujours soucieux de passer pour des gens cultivés et réfléchis), ce fait ne saurait masquer que les conditions de son enseignement ne cessent objectivement de se dégrader. Cela se traduit souvent par un sentiment de défaitisme ou une attitude de repli individualiste chez les professeurs qui se contentent de « gérer » la situation au quotidien avec plus ou moins de bonheur. Or il faudrait (enfin) admettre que les difficultés actuelles de cet enseignement ne sont pas seulement dues à l’incurie des politiques éducatives successives, ni à un hypothétique ou très relatif « abaissement général du niveau » d’instruction chez les élèves. Ceux-ci sont en difficulté au regard de ce qui leur est demandé, certes, mais les enseignants pas moins ! Nous ne pouvons pas nous retrancher indéfiniment derrière des arguments idéologiques qui nous dispensent surtout de réfléchir sur nos pratiques et de mesurer leurs insuffisances. Autrement dit nous, professeurs, devrions d’abord analyser notre part de responsabilité dans les maux dont nous nous plaignons. Si l’enseignement de la philosophie est en péril, c’est peut-être d’abord parce qu’il est dans l’impasse – face à un mur qu’il a bâti lui-même et que naturellement il s’obstine à ne pas voir. Nous pourrions au moins admettre que cet enseignement tel qu’il se pratique aujourd’hui en France, connaît de sérieuses difficultés intrinsèques – et le fait de l’anticiper au niveau des classes de seconde ou de première, comme il est régulièrement demandé, n’y changera probablement rien si aucun changement méthodologique n’est apporté.
Certes ce cruel diagnostic pourrait valoir aussi bien pour l’ensemble des disciplines enseignées au Lycée, sauf que la philosophie y occupe une place particulièrement critique, de camper sur des méthodes de transmission (on n’ose pas dire d’apprentissage) pour le moins archaïques, jamais questionnées. Le constat est là, la plainte unanime : nous ne savons plus comment motiver les élèves, les contraindre au travail, les faire réfléchir et rédiger « par eux-mêmes » à la maison (sans qu’ils ne recopient les corrigés sur internet), nous ne savons plus comment capter leur attention en classe, etc. Et quand nous y parvenons – ce qui malgré tout se produit le plus souvent ! – nous ne pouvons nous empêcher de penser que cela tient du miracle. A vrai dire, une fois épuisés les sempiternels griefs adressés contre la télévision et les jeux vidéo, internet et réseaux sociaux, phénomènes addictifs décadents censés être les grands fossoyeurs de la « vraie » culture, nous devons bien nous rendre à l’évidence : nous enseignants, et peut-être plus particulièrement nous philosophes qui avons tant méprisé pédagogues et sociologues du haut de notre superbe, nous ne comprenons plus vraiment ce qui se passe, nous ne savons plus y faire – ou alors c’est difficile – et si l’enseignement secondaire survit malgré tout et remplit à peu près son contrat républicain (à condition d’oublier le principe d’« égalité des chances »), c’est au prix de grandes frustrations et de colères rentrées, d’une immense lassitude gagnant peu à peu tous les acteurs enseignants (pour ne rien dire des élèves eux-mêmes qui, au premier chef, ont à pâtir des carences du système).
Pour ce qui regarde la philosophie, l’offre de formation continue diligentée par l’Inspection, pour utile qu’elle soit, se cantonne la plupart du temps à assurer des mises à niveau théoriques ; les stages portent rarement sur la formation pédagogique ou même sur l’assistance à l’enseignant, mais plutôt sur la consolidation des savoirs disciplinaires et ceci dans l’optique quasi-exclusive du cours magistral, acte philosophique par excellence disposant de sa propre méthodologie (la construction dialectique de l’Idée et sa transmission ne faisant qu’un). Nombre de professeurs tiennent d’ailleurs pour acquis, n’hésitant pas à ériger ce fait en dogme, que pour bien enseigner il suffit d’être « bon » dans sa matière (entendre : être philosophe soi-même), que par conséquent tout apport extérieur (notez : il y a donc un « propre » et un « impropre », un « intérieur » légitime et un « extérieur » illégitime… à la philosophie !) s’avère secondaire et dangereux, à commencer par le pédagogisme et la technophilie, ces deux monstres idéologiques que résume pour beaucoup la seule expression de « nouvelles technologies ». Pire, nombre de professeurs s’imaginent que l’usage rendu obligatoire des outils informatiques renforce le contrôle de l’administration, contribue à formater les cours et donc restreint la liberté pédagogique ! Comme si la philosophie n’avait pas tendance à s’auto-formater elle-même par toute une série de replis sur soi, de réflexes identitaires, puristes, académiques, etc., qui conduisent par exemple à rejeter la technique comme une intruse, une étrangère, un supplément dangereux. L’un de ces réflexes est justement la surestimation de la parole vivante (et de la présence en général) depuis la fondation même de ce qu’on appelle « philosophie », c’est-à-dire en gros depuis Platon. D’où l’anathème contre les images : on en est encore là !
Et pourtant… il faudra bien remettre en cause ce dogme selon lequel la philosophie serait à elle-même sa propre pédagogie, pourrait se passer de toute didactique, ne serait-ce qu’en interne, et n’aurait besoin d’aucune assistance technique. Il serait honteux pour un « philosophe » d’être assisté dans sa réflexion et dans son enseignement par des techniciens et des scientifiques ; la pensée ne pourrait être favorisée et encore moins « augmentée », en aucune manière, par cette même technologie. Nous disons que la philosophie et a fortiori son enseignement meurent de cette funeste suffisance ! Trop de professeurs tablent encore sur le seul prestige de la matière, l’aura supposée du « prof de philo » et le charisme personnel (sic) dans le seul but de faire perdurer leur gagne-pain mais finissent par s’assoupir irrémédiablement. Il est grand temps que les enseignants prennent eux-mêmes l’initiative des recherches pédagogiques qui les concernent directement dans leur pratique, qu’ils approfondissent aussi la didactique de la discipline, et qu’ils développent des outils logiciels idoines pour la confection d’exercices ou autres. Il n’est pas question de se voir imposer des méthodes pédagogiques ad-hoc, ou de participer à l’on ne sait quelle « dilution » interdisciplinaire de la philosophie, seulement d’exercer pleinement, mais enfin dans un esprit de recherche et de collaboration, c’est-à-dire loin de tout académisme, la liberté pédagogique qui nous est octroyée par principe et à laquelle nous tenons unanimement. Ces efforts n’auraient pas d’autre ambition, dans un premier temps, que de consolider la place de la philosophie dans le Secondaire ; car, chacun doit en être convaincu, de ceci dépend par ricochet sa survie dans le Supérieur.
Il nous faut donc réinventer l’art d’enseigner la philosophie – sans abandonner nécessairement les méthodes traditionnelles qui fonctionnent là où les conditions (plutôt privilégies) de leur maintien sont encore réunies – et pour cela il n’y a pas de raison de se priver des apports de la technologie. Mais auparavant, certains débats plus classiques relevant de la didactique de cette discipline méritent d’être rouverts, d’abord parce qu’ils n’ont jamais cessés d’être actuels mais aussi pour vérifier si des solutions ne sont pas à portée de main grâce à une pédagogie plus expérimentale, décomplexée notamment dans son rapport au numérique. Certes, nous ne devrons pas ignorer que depuis plusieurs décennies de nombreuses recherches ont été menées (mais souvent ignorées ou méprisées), que ce soient des travaux diligentés par l’Inspection en vue de conforter et d’améliorer l’acquis (on en trouve trace dans les meilleurs sites académiques de philosophie, et c’est dans cette lignée honorablement « conservatrice », dirons-nous, que s’inscrit également l’APPEP avec ses propres publications), ou bien, dans un esprit plus réformiste, des travaux d’associations comme les Acireph, Philolab, ou la revue Diotime.
Déplions plus avant quelques-unes de ces questions en commençant par les plus larges, celles qui peuvent concerner toutes les disciplines et tous les niveaux. Et d’abord, faut-il « ouvrir la classe » ? Si celle-ci est perçue comme une prison par les élèves (ceci n’est guère une nouveauté), faut-il décloisonner et dé-sanctifier cet espace-temps si particulier qu’est la classe traditionnelle ? Mais au profit de quoi ? Notre manière d’enseigner est-elle devenue obsolète – du haut de notre parole de maître, de plus en plus fragilisée, de notre autorité, de plus en plus contestée quand elle s’obstine dans le modèle paternaliste ? Autrement dit, faut-il démocratiser l’enseignement et, si oui, comment ? Devons-nous inciter les élèves à travailler ensemble, comment ? Du côté des professeurs, dans quelle mesure devons-nous accepter la mutualisation de la pratique enseignante et le « travail en équipe », que réclame à cor et à cri l’administration ? Notre résistance à cet égard est-elle fondée, ou tenable ? D’autre part doit-on accepter d’être évalués – par qui ? – surtout si c’est en fonction de prétendus « résultats » ? A quoi peut bien correspondre cette notion de résultat (à court, moyen, long terme ?) en philosophie – à part le fait d’obtenir une « bonne note » au bac ?
Quelles alternatives au traditionnel Cours magistral que nous tentons de faire perdurer désespérément ? Quelles alternatives à la Dissertation et à l’étude des Notions qui composent l’essentiel du programme de terminale ? Faut-il changer radicalement le Programme du cours de philosophie, et, cela semble aller de pair, les exercices d’évaluation ainsi que nos exigences dans ce domaine ? Par exemple en imposant un certain nombre d’auteurs et de problématiques renouvelables tous les deux ans (comme en littérature par exemple), tout en modifiant également les épreuves (dont certaines pourraient être des exercices d’argumentation ou de logique). D’autre part un modèle basé sur l’enseignement des doctrines et l’histoire des idées est-il complètement à bannir ?
Ceci étant, l’essentiel de l’esprit de réforme devrait porter sur les méthodes plutôt que sur les contenus. Ces dernières décennies, plusieurs réformes du programme de philosophie ont été proposées, mollement débattues, et finalement adoptées. Pour rien. Car l’important n’est pas que l’on supprime du « programme » les notions de Passion et d’Illusion pour les remplacer par celles d’Inconscient et de Désir, par exemple ; l’important est de savoir si, oui ou non, l’enseignant peut disposer d’une liberté pédagogique suffisante pour varier son enseignement, inventer des exercices, tenter des pratiques originales en fonction d’un public toujours différent. Encore faut-il, dans ce cas, ne pas encourir les foudres vengeresses de l’Institution (Inspection, Recteurs) ou dépendre des plans carriéristes du chef d’établissement ! Nul arbitraire, nul libéralisme (qui reviendrait justement à concéder aux chefs d’établissements d’exorbitantes prérogatives de chefs d’entreprise), nul « bougisme » niais ou démagogique, mais un esprit de réforme – soit la réforme de l’enseignement de la philosophie par ses enseignants, même –, un sens de l’expérimentation et de la recherche, pour finalement faire bouger l’enseignement de la philosophie.
Quelle place pour les nouvelles technologies du numérique dans l’enseignement de la philosophie ? Il s’agirait de relancer les recherches didactiques en philosophie en tenant compte de l’évolution récente de la formation et de la diffusion des savoirs à l’heure du numérique. Nous émettons l’hypothèse que la philosophie, aussi bien comme discipline contemporaine vouée à la recherche, se doit de confronter ses propres méthodes et compétences réflexives avec le nouvel environnement numérique (l’informatique, internet, les réseaux, la mise à disposition du savoir, etc.), en dépassant l’attitude habituellement réactive qui est la sienne face aux avancées technologiques, en se montrant capable de comprendre et d’anticiper les grandes mutations épistémiques qui s’annoncent. De leur côté, les professeurs de philosophie doivent interroger leurs propres méthodes d’enseignement, de transmission et d’évaluation, non pour se plier à l’impératif catégorique que serait l’adoption des nouvelles technologies ou d’internet, mais bien pour aider à surmonter les difficultés auxquelles cet enseignement se trouve confronté actuellement. Comme déjà dit plus haut, cela implique que les enseignants (ceux du secondaire mais probablement aussi ceux du supérieur) prennent conscience collectivement que cet enseignement doit être questionné, travaillé, réinventé, et pas seulement « adapté » par défaut à la conjoncture.
Concrètement : comment utiliser collectivement les appareils numériques à des fins pédagogiques ? – oui, même en philosophie ! Comment guider les élèves et les étudiants pour se documenter sur internet, et utiliser ses inépuisables ressources ? – oui, surtout en philosophie ! Si les enseignants ne s’occupent pas eux-mêmes de cette formation auprès de leurs élèves, qui s’en chargera ? Quel genre de travail collaboratif avec eux peut-on mettre en place sur les réseaux sociaux ? Quelle est la valeur cognitive et l’intérêt pédagogique des techniques du mind-mapping (incroyablement sous-exploitées en France) et autres types d’activité en ligne (curation, blogging) ? Etc. De façon plus générale, il paraitrait aberrant que les philosophes se désintéressent de l’évolution des sciences et des techniques et que les professeurs n’y sensibilisent pas leurs élèves.
dm