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Pour remettre l’histoire à l’endroit, par Benoît Bréville (Le Monde diplomatique, septembre 2014)

Pour remettre l’histoire à l’endroit, par Benoît Bréville (Le Monde diplomatique, septembre 2014)
Des torrents d’encre gonflent un fleuve d’ignorance : il y aura bientôt plus de publications consacrées à l’histoire qu’à l’automobile. Au seul mois de juin 2014, trois nouveaux magazines sont apparus dans les kiosques. Les Clés de l’histoire, dernier-né de Sophia Publications, qui édite également les mensuels L’Histoire et Historia, se veut un « produit populaire, joyeux et facile d’accès », un « magazine sympa et intergénérationnel » destiné à « donner du bonheur à tous les lecteurs ». Le bimestriel Tout sur l’histoire (Fleurus Presse) se positionne pour sa part « sur le créneau de l’histoire à grand spectacle » et « regarde vers les 18-25 ans, quand le reste du secteur se tourne vers les plus de 55 ans ». Quant au troisième, Secrets d’histoire (Uni-éditions), il décline sur papier le concept de l’émission de Stéphane Bern sur France 2 (1). S’y ajoutent Guerres & Histoire, Ça m’intéresse Histoire, Le Figaro Histoire et les multiples hors-séries qui peuplent les kiosques. A découvrir

140918 Peut-être devrait-on, pour commencer, bannir des programmes d’histoire toutes les leçons de morale. Ce que chacun peut penser des guerres de religion, du capitalisme, du communisme, du fascisme, des congés payés ou de la Banque centrale européenne relève du débat politique, des choix qu’un citoyen est (plus ou moins) libre de faire. En fonction de ses connaissances, de ses convictions, de ses intérêts, de ses origines, de ses aliénations. L’historien l’aide à se déterminer les yeux ouverts. Non parce qu’il va plaquer sur les événements du passé son jugement a posteriori, tranquillement formé chez lui. Mais parce qu’il sait que la plupart des constructions de l’histoire ont tranché avec nos sensibilités actuelles. Les aventures les plus apocalyptiques ont en effet bénéficié du concours — actif ou passif — de peuples entiers. Les grands tyrans et les petits maîtres aiment réécrire le roman national afin de le voir épouser les plis de leur projet du moment.

La machine à abrutir, par Pierre Jourde Jusqu’à présent, la qualité des médias audiovisuels, public et privé confondus, n’était pas vraiment un sujet. Puis le président de la République découvre que la télévision est mauvaise. Il exige de la culture. Avec l’alibi de quelques programmes culturels ou de quelques fictions « créatrices », les défenseurs du service public le trouvaient bon. Les médias ont su donner des dimensions monstrueuses à l’universel désir de stupidité qui sommeille même au fond de l’intellectuel le plus élitiste. Lorsqu’on les attaque sur l’ineptie de leurs programmes, les marchands de vulgarité répliquent en général deux choses : primo, on ne donne au public que ce qu’il demande ; secundo, ceux qui les critiquent sont des élitistes incapables d’admettre le simple besoin de divertissement. Chacun a le droit de se détendre devant un spectacle facile. On a le choix ? Quelle liberté ? Un des plus grands chefs d’orchestre du monde dirige le Don Giovanni de Mozart.

Barbarie disent-ils… Ces assassinats médiatiques sont représentés par les organes de propagande comme des actes irrationnels d’une radicale altérité, quasiment non-humaine. Mais bien davantage, des échelles du Levant à celles de Barbarie, ces atrocités seraient inhérentes à une sphère ethnico-religieuse, l’Islam, qui malgré des nuances langagières, reste intrinsèquement dangereuse, quasi-incompréhensible et systématiquement opposée à un Occident dont, par essence et définition, les valeurs humanistes sont définitivement supérieures à toutes les autres. Dans un amalgame éhonté mais clairement assumé, les musulmans d’ici et d’ailleurs, suspectés de connivence « culturelle » avec les assassins, sont sommés par des policiers de la pensée de se désolidariser publiquement de ces crimes. Il leur est enjoint d’approuver la nouvelle guerre moyen-orientale de l’Occident et les bombardements « vengeurs » décidés par la Civilisation. Les premiers et les pires barbares sont parmi nous.

S'informer fatigue, par Ignacio Ramonet (Le Monde diplomatique, octobre 1993) La presse écrite est en crise. Elle connaît, en France et ailleurs, une baisse notable de sa diffusion et souffre gravement d’une perte d’identité et de personnalité. Pour quelles raisons, et comment en est-on arrivé là ? En premier lieu, l’idée même d’information. Cela a totalement changé sous l’influence de la télévison, qui occupe désormais, dans la hiérarchie des médias, une place dominante et répand son modèle. Un autre concept a changé : celui d’actualité. Le temps de l’information a également changé. Un quatrième concept s’est modifié. Dans ce bouleversement médiatique, il est de plus en plus vain de vouloir analyser la presse écrite isolée des autres moyens d’information. Enfin, information et communication tendent à se confondre. A tous ces chamboulements s’ajoute un malentendu fondamental. Au Monde diplomatique , nous estimons que s’informer demeure une activité productive, impossible à réaliser sans effort et exigeant une véritable mobilisation intellectuelle.

Informer, disaient-ils (Le Monde diplomatique, 16 octobre 2014) Lorsque, en juillet 2013, l’avion du président bolivien Evo Morales fut séquestré par les autorités européennes au prétexte de s’assurer qu’il n’emportait pas Edward Snowden comme passager clandestin, cette transgression des règles diplomatiques les plus élémentaires scandalisa les peuples d’Amérique latine. Ils y virent une marque de mépris et d’arrogance néocoloniale. En France, on évoqua à peine cette affaire. A quelques exceptions près (lire « “Moi, président de la Bolivie, séquestré en Europe” »). Quatre mois plus tard, en novembre 2013, un autre président latino américain de gauche, Rafael Correa, se rendit en visite officielle à Paris. Comment expliquer que certains pays étrangers servent si volontiers de modèles à la presse française (Allemagne, Royaume-Uni, Irlande) alors que d’autres sont systématiquement ignorés (pays progressistes d’Amérique latine) ? Au-delà des logiques médiatiques hexagonales, le réalisateur s’interroge sur la situation en Equateur.

Télé-révision Ignorer l’inculture dispensée par la télévision est une gageure. Elle s’insinue partout, jusque dans les universités. En deux jours, j’ai été questionné par deux fois par des étudiants sur l’intervention d’Eric Zemmour dans l’émission « On n’est pas couché » du 4 octobre 2014 : « Pétain a-t-il sauvé des juifs ? ». Par deux fois, j’ai donc proposé un rapide aperçu historiographique de la question, en renvoyant aux sources [1]. Le « journaliste » — mais est-ce bien son métier ? « Informer, disaient-ils », La valise diplomatique, 16 octobre 2014.L’opinion d’un idéologue d’extrême droite sur une question d’histoire ne méritant aucune attention, la question de circonstance est ailleurs : comment la télévision peut-elle faire un pont d’or à un ignorant ? Il semble que l’on puisse justifier les invitations les plus saugrenues au prétexte du « buzz ». Inévitables suites. Leur faire la guerre ?

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