N 400 10812. La Bruyère écrivain ironique - Persée. Jacques Morel La Bruyère écrivain ironique La Bruyère et son écriture ne scandalisaient plus. Ses contemporains avaient reconnu pourtant tout à la fois sa «manière d'écrire toute nouvelle » (Menagiana , 1725, IV) et le «beau sens » qui s'y trouvait enveloppé «sous des tours tins » (Bussy, cité par G. Mongrédien). Ce «beau sens », les ouvrages de René Jasinski et de Louis Van Delft, ainsi qu’une récente publication de Biblio 17 (Colloque du 4 mars 1988, édité par Louis Van Delft, 1989), ont contribué à le restituer dans tout son sérieux.
Quant aux finesses du tour, elles ont eu leur analyste en Mme Hellgouarc'h, qui fait dans sa thèse (1975) l’étude systématique de la phrase de La Bruyère, et notamment de la phrase à éléments parallèles, dont le «faisceau » permet de saisir «la progression, voire la formation de la pensée », étant élément de découverte autant que d'expression. On saisit bien la convergence de ces recherches.
Littératures Classiques, Supplément au numéro 13, janvier 1991. Qu'est-ce qu'un moraliste ? - Persée. Monographie. La philosophia moralis antique, y lit-on, est devenue à partir de la Renaissance « une connaissance de la diversité humaine, savoir empirique et relatif, changeant avec les époques et les peuples ». On peut objecter qu'à travers l'étude de cette diversité, le moraliste classique vise la connaissance d'une nature humaine qu'il croit invariable. « II est hors de doute, dit par ailleurs Friedrich, que tout absolu moral est détruit dans cette forme d'esprit. » A nouveau, derrière cet essai de typologie du moraliste, se profile avec un peu trop d'insistance la figure du seul Montaigne. Enfin, le romaniste allemand passe sous silence la question si importante du lieu commun (2). On ne hasardera pas, ici, de définition proprement dite. Cantonner, dans une seule phrase, une légion bigarrée d'auteurs qui traitent, selon l'expression même de Friedrich, de « presque tout ce qui se rapporte à l'homme » : gageure méthodologique.
I. La “véritable éloquence” (XV, 26) | Les marques et les masques. Autre point commun qui unit les trois principaux moralistes : le goût des formes éclatées et morcelées. La fragmentation peut être accidentelle chez Pascal – encore qu’il ait manifesté par ailleurs son affection pour une parole disséminée – elle ne l’est pas chez La Rochefoucauld ni chez La Bruyère. Parmi les raisons qu’on peut avancer pour justifier cette prédilection pour la sentence brève, nous pouvons avancer, nous l’avons vu, le souci de ne pas déplaire aux mondains, tout en les réveillant de leur tranquille indifférence. On peut en avancer une troisième, plus essentielle : la dispersion du discours ainsi ruiné et fragmenté renvoie à un refus délibéré de la construction démonstrative au sein d’un discours continu, qui ne pourrait au mieux que convaincre la raison, mais non toucher le coeur. Cette méthode, qui exige “d’abréger cette division et former un plan” est le propre des “préceptes de l’éloquence humaine, parée de tous les ornements de la rhétorique” (“De la Chaire”, 10).
L’acuité du regard | Les marques et les masques. Tout d’abord, il importe de répéter que moraliste n’est pas synonyme de censeur ou moralisateur. Le moraliste n’est jamais prescripteur ni normatif, d’autant qu’il ne se fait guère d’illusions sur l’utilité des recommandations que l’on dispense à autrui : “Le conseil, si nécessaire pour les affaires, est quelquefois dans la société nuisible à qui le donne, et inutile à celui à qui il est donné.”
(“De la Société”, 64). Inutile à qui le reçoit, car celui-ci est trop aveuglé par ses passions pour en profiter (ainsi Lise, “Des femmes”, 8); nuisible à qui le donne: le moraliste, trop lucide, trop déplaisant par sa vision exacte et son aptitude à débusquer les vices et les ridicules, ne parviendra qu’à se faire détester de tous ceux qu’ils voudraient secourir.
Par ailleurs, si le moraliste évite d’asséner des vérités, ce n’est pas seulement, comme le pense Patrice Soler, parce qu’elles seraient évidentes à déduire de ses portraits et maximes. Encore faut-il être capable de voir.