Un problème peut en cacher un autre. En hommage à Pierre Bourdieu, disparu il y a tout juste dix ans, mais aussi en réaction à une actualité immédiate : le vote d’une abjecte loi anti-nounous voilées, nous republions, avec l’amicale autorisation de sa famille et de son éditeur, ce texte qui fut écrit au moment de la première affaire du voile : celle de Creil, en septembre 1989 [1]. Il nous a paru pertinent, plus que jamais, de le republier vingt ans après, en laissant les lecteurs et lectrices apprécier la justesse de l’analyse, et mesurer en tout cas à quel point rien n’a changé quant à la psychose que suscite le foulard, mais aussi, plus largement, quant au rôle néfaste joué par les grands médias et quant aux démissions de la classe politique, notamment de gauche, sur le terrain économique et social... Le débat qui s’est engagé à propos du port du foulard (arbitrairement appelé « islamique ») est révélateur de l’état du débat politique en France.
Intégration et assimilation. Depuis que les relations de domination existent, les dominés se sont insurgés pour les abolir et les dominants se sont évertués à les justifier. Le combat du vocabulaire, des théories explicatives de la réalité, des grilles de lectures des faits sociaux, fait ainsi partie des luttes sociales. La déconstruction des mots, concepts et argumentaires qui accompagnent les dominations est une nécessité pour abolir celles-ci. Le Dictionnaire des dominations que vient de publier le collectif Manouchian se veut une contribution aux combats contre les dominations de sexe, de race et de classe qui caractérisent notre société en s’articulant de manière systémique. Nous en publions ici un extrait, dans lequel deux paradigmes portant un implicite inégalitaire sont critiqués : l’assimilation et l’intégration.
Assimilation : Ce terme est un emprunt aux sciences du vivant qui désigne en physiologie les processus qui consistent à transformer pour un être vivant la matière en leur propre substance. Discrimination directe, indirecte et systémique. En matière de lutte contre les discriminations racistes plus que dans n’importe quel autre domaine, les mots employés ne sont ni neutres ni anodins. Au contraire, ils sont surchargés de sens et sont révélateurs des discours et des postures contradictoires qui s’affrontent les unes les autres : les mécanismes et les logiques qui les animent doivent pouvoir être repérées. Extraites du fort utile Dictionnaire des dominations, qui vient de paraître aux Editions Syllepse, les remarques qui suivent se proposent de définir la notion de discrimination, en distinguant les différentes formes qu’elle peut prendre : directe, indirecte, systémique. On appelle discrimination « l’application d’un traitement à la fois différent et inégal à un groupe ou à une collectivité, en fonction d’un trait ou d’un ensemble de traits, réels ou imaginaires, socialement construits comme « marques négatives » ou « stigmates ». « est considéré comme discriminatoire ce qui est considéré comme discriminant ».
Culture et culturalisme. En matière de lutte contre les discriminations racistes plus que dans n’importe quel autre domaine, les mots employés ne sont ni neutres ni anodins. Au contraire, ils sont surchargés de sens et sont révélateurs des discours et des postures contradictoires qui s’affrontent les unes les autres : les mécanismes et les logiques qui les animent doivent pouvoir être repérées. Extraites du fort utile Dictionnaire des dominations, qui vient de paraître aux Editions Syllepse, les remarques qui suivent se proposent plus précisément de définir la notion de culture, et de critiquer ses usages actuels.
Culture Le concept de « culture » est un des plus difficiles à définir. Plus de mille définitions au moins sont cumulables dans les différents travaux en sciences sociales et dans les multiples dictionnaires. Chaque individu n’a pas une culture mais des cultures, et il est porteur d’un ensemble de cultures, se rattache à, peut appeler et mobiliser, différentes appartenances culturelles. Culturalisme. Classes et castes. Partie précédente Catherine Delcroix : Quelle est la place du Mouvement des indigènes de la République dans ce processus ? Peut-il jouer un rôle dans la lutte contre la précarité dans la société française ? Le Mouvement des indigènes de la République est très important dans ce moment de l’histoire française et de la lutte contre le racisme, qui est différente de la lutte contre la précarité.
Car la lutte contre la précarité concerne tout le monde, tandis que la lutte contre la discrimination ne concerne que les gens discriminés [ 1 ]. Ce mouvement est important parce qu’il est une des réactions à la loi contre le port du foulard à l’école. C’est une réaction de lutte et de radicalisation. Et c’est ce qu’il faut comprendre : maintenant, à chaque répression, la protestation contre l’inégalité et le racisme prendra des formes plus radicales et plus déterminées. C’est évidemment uniquement ce type d’organisation qui risque de faire bouger les choses. Là est toute la différence. L'opinion publique n'existe pas. Je voudrais préciser d’abord que mon propos n’est pas de dénoncer de façon mécanique et facile les sondages d’opinion, mais de procéder à une analyse rigoureuse de leur fonctionnement et de leurs fonctions. Ce qui suppose que l’on mette en question les trois postulats qu’ils engagent implicitement. Toute enquête d’opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, que la production d’une opinion est à la portée de tous.
Quitte à heurter un sentiment naïvement démocratique, je contesterai ce premier postulat. Deuxième postulat : on suppose que toutes les opinions se valent. Je pense que l’on peut démontrer qu’il n’en est rien et que le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas du tout la même force réelle conduit à produire des artefacts dépourvus de sens. On fait très souvent aux sondages d’opinion des reproches techniques. Par exemple, on met en question la représentativité des échantillons. Des problématiques imposées Des instruments d’action politique. Il est temps d'en finir avec Sciences Po ! LE MONDE | • Mis à jour le | Par Nicolas Jounin, enseignant-chercheur en sociologie à l'université Paris-VIII-Saint-Denis Du rapport de la Cour des comptes sur l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris et la fondation privée qui le parraine, alias "Sciences Po", on risque de ne retenir que les acrobaties de quelques notables destinées à "obésifier" leur portefeuille.
Mais ce n'est qu'un à-côté, une espèce de dommage collatéral de la haute idée que les gestionnaires d'une telle institution se doivent d'avoir d'eux-mêmes. L'"arrogance" relevée par un député après avoir entendu Jean-Claude Casanova et Michel Pébereau n'est pas un vice accessoire. Elle est la contrepartie nécessaire d'un projet d'établissement qui, depuis cent quarante ans, sape l'égalité des chances pour reconduire une classe dirigeante. Au-delà des irrégularités de gestion, ce rapport nous apprend que Sciences Po demeure un établissement d'où les classes populaires sont exclues. Qu'est-ce que « la question sociale » ? « Social ou sociétal, la gauche doit-elle choisir ? », s’interroge ces jours-ci Libération, sans vraiment questionner les termes du débat. Dans le texte qui suit, nous revenons sur cette opposition qui n’est pas seulement une fausse opposition, mais aussi une redoutable hiérarchisation des questions pensées comme prioritaires ou secondaires.
Le racisme, le sexisme et l’homophobie sont en effet présentés très souvent comme des questions « sociétales » par opposition à « la question sociale », réduite à sa seule dimension économique – sans d’ailleurs que soient prises en compte les dimensions proprement économiques de l’oppression raciste ou hétérosexiste. Ce qui revient, de manière plus ou moins assumée, à reléguer les combats antiracistes, féministes et homosexuels au rang de fronts secondaires, qu’il serait par conséquent avisé de sacrifier à « l’urgence sociale » – et de repousser aux calendes grecques.
Mais cette démarche salutaire s’est vite avérée renfermer ses propres pièges. Pierre Bourdieu et alii : Pour une gauche de gauche. - 08/04/1998. L est temps que le quatuor Jospin, Chevènement, Hue, Voynet se rappelle que les majorités de gauche ont conduit au désastre chaque fois qu'elles ont voulu appliquer les politiques de leurs adversaires et pris leurs électeurs pour des idiots amnésiques. Quinze jours après le vendredi noir des élections aux présidences régionales, les guérisseurs en tout genre s'affairent au chevet de la République.
Pour l'un, un changement de régime électoral permettrait à la démocratie de retrouver ses belles couleurs modérées. Pour un autre, juriste savant, une révision du système électoral remettrait en état de marche une démocratie paralytique. Pour un troisième, ancien ministre et fin stratège, c'est l'absence d'un "centre" qui a transformé l'Etat en bateau ivre, oscillant de droite à gauche et de gauche à droite, au risque de sombrer à l'extrême droite. Mais devant le triste spectacle de nos médicastres politico-médiatiques, la dérision ne suffit pas. Peut-on parler des classes populaires ? Avant-propos Centré sur la notion de « classes populaires », le texte présenté ci-dessous est constitué d’un ensemble d’extraits tirés d’un mémoire que j’ai rédigé en 1997 en vue d’une habilitation à diriger des recherches soutenue en février 1998. Dans le cadre de la politique éditoriale qu’ils souhaitent développer cette année, les responsables de La vie des idées m’ont proposé de publier des extraits de ce mémoire.
Je les remercie très vivement pour m’avoir offert cette possibilité. Je tiens à remercier tout particulièrement Nicolas Duvoux pour les suggestions très précises de découpage qu’il m’a faites, et pour l’aide irremplaçable qu’il m’a apportée dans la mise en œuvre de ce découpage [1]. Ce travail n’aurait en aucun cas pu être mené à bien sans son intervention. Je voudrais seulement apporter ici quelques précisions concernant les intentions qui étaient celles de ce mémoire et le contexte dans lequel il a été écrit. Deux remarques tout d’abord sur la date et le contexte. Les deux faces de l’Etat, par Pierre Bourdieu.
Décrire la genèse de l’Etat, c’est décrire la genèse d’un champ social, d’un microcosme social relativement autonome à l’intérieur du monde social englobant, dans lequel se joue un jeu particulier, le jeu politique légitime. Prenons l’invention du Parlement, lieu où, sur des problèmes conflictuels qui opposent des groupes d’intérêt, on débat dans les formes, selon des règles, publiquement. Marx n’avait vu que le côté arrière-boutique : le recours à la métaphore du théâtre, à la théâtralisation du consensus, masque le fait qu’il y a des gens qui tirent les ficelles, et que les vrais enjeux, les vrais pouvoirs seraient ailleurs. Faire la genèse de l’Etat, c’est faire la genèse d’un champ où le politique va se jouer, se symboliser, se dramatiser dans les formes. Je prends un exemple dans le domaine de la culture.
Passer du marché localau marché national Cette concentration est en même temps une unification et une forme d’universalisation. Comment les paysanssont devenus des provinciaux. Les Frontières et le temps de la politique. Je ne sais pas si je vais avoir assez de temps pour dire ce que je voudrais dire, et donc je vais à l’essentiel tout de suite : je me suis pas reconnu dans les termes du débat tels qu’ils nous ont été proposés au cours de ces deux derniers jours, tels que, plus généralement, ils nous sont proposés depuis quelques années Avant de venir à Amsterdam, en regardant la version finale du programme de ce colloque, j’ai été pris d’une inquiétude : que va devenir la théorie queer, si elle en est arrivée à considérer désormais comme son principal ennemi le mouvement LGBT, accusé de tous les maux qui peuvent se décliner en « ismes » : homo-nationalisme, homo-néo-libéralisme, homo-colonialisme, homo-impérialisme… Et je suppose, aussi, d’autres « ismes », beaucoup d’autres mauvais « ismes »… D’ailleurs, je dois préciser que, au cours de cette manifestation contre la guerre en Irak dont je viens de parler, j’ai quitté le cortège quand certains manifestants ont commencé à crier « Mort aux Juifs ».