Connaissance et action
Connaître n’est pas agir : un retour par les classiques
7Nous sommes informés. Le film « An Inconvenient Truth » avec Al Gore (Gruggenheim, 2006) a fait l'objet d'une couverture médiatique importante. Le réchauffement de la terre devient une évidence pour tous, même si les chiffres de l'année 2011, année la plus chaude en France depuis le début du XXème siècle (Le Monde du 6/3/2012) ne convainquent que partiellement. Les manifestations de l'exclusion s'imposent partout, même si la misère est une spécificité du Sud.
8Nous sommes informés, mais l'information ne suffit pas à modifier nos comportements.
9Nous sommes informés, mais le débat se focalise sur l'inéluctabilité de la chose. Crise majeure, la dernière de dernière, avant la fin ou simple épisode en un nouveau cycle développement-crise, la crise n’étant qu’opportunité.
10Vision optimiste ou pessimiste des choses ? Croire ou non en la science et en ses produits, capables une fois encore de relever les défis ? Nous sommes dans la vieille opposition entre destin qui s'impose et destinée qui se construit.
11Revenons aux classiques. Dans la mythologie grecque, Prométhée permit aux hommes de ne pas connaître leur futur, car connaissant exactement l'heure et la manière de leur mort, ils restaient prostrés dans un sentiment d'impuissance. Ne connaissant plus leur futur, ils se prirent à penser « un monde meilleur et émancipateur » (Beansayag, 2006). Là, point de limites. Le positivisme des Romains, décrit par Yourcenar (1974) dans les Mémoires d'Hadrien, se retrouve chez tous les peuples dominateurs qui construisent les empires en faisant en sorte que l'avenir de la génération suivante soit toujours meilleur.
12C'est cette volonté de transformer le monde et de « transcender » le déterminisme de la nature, ressource à dominer et à utiliser, c'est cette volonté de mettre l'homme au centre du monde qui a été le moteur du développement et a justifié l'optimisme du monde moderne, au XVIIIème des lumières, au XXème siècle positiviste.
13Souvent, l'exploitation du capitalisme, le fascisme dans deux des pays les plus « cultivés » (Allemagne et Japon), le matérialisme du communisme sont considérés comme des parenthèses dramatiques dans un XXème, en dépit de tout humaniste.
14Ces dernières années, plus de connaissances et d'informations sur nos futurs aboutissent au pessimisme du post-modernisme. Le sous-développement, la misère, le terrorisme, la mondialisation, le changement qui va trop vite, donnent le sentiment d'impossibilité à changer le monde. Nous ne pouvons rien faire. Nous sommes dans un train à pleine vitesse qui va dans un mur ; nous sommes des termites qui rongent la poutre qui nous permet de traverser la rivière (Beansayag, 2006). Le titre du film de Nicolas Hulot (2009) « le syndrome du Titanic » résume ce sentiment.
15Pourtant, jamais la science n’a jamais été aussi productive. Jamais la science n'a été aussi attentive à la demande sociale ni aussi préoccupée par son « utilité ». Pourquoi ce paradoxe entre le progrès de la science et la fin des illusions positivistes ?
16La question pose la relation entre science et progrès, qui est thème récurrent de toutes les instances de débat scientifique (Testart, 2005 ; Klein, 2001 ; Ahrweiller, 2006). Le ton général est que la science est progrès, mais qu'elle doit s'inscrire dans un projet sociétal plus global.
« La science est progrès. Mais la société des hommes est-elle capable d'intégrer ce progrès dans sa pratique ? Le plus souvent, elle hésite et peine à faire de nos découvertes et de nos inventions un usage approprié et positif. La science donne aux hommes des outils nouveaux pour maîtriser la nature, corriger ses défauts, par exemple les maladies et les catastrophes naturelles. Elle « propose », mais il appartient aux hommes, en démocratie, d’en encadrer l’usage et d'en définir les normes » (Baulieu, 2003).
Un projet sociétal à construire
17L'expression « demande sociale » suggère que des acteurs extérieurs à la communauté scientifique contribuent à la définition des problèmes de recherche (Grossetti, 2000). Gibbons et al. (1994) défendent l'hypothèse d'un nouveau mode de production du savoir, centré sur les problèmes à résoudre tels que définis par l'industrie ou les pouvoirs publics, en rupture avec l'organisation académique des disciplines et des universités.
18Mais quels sont les problèmes ? Comment savoir si la demande sociale est pertinente et reflète les besoins sociétaux ? Et les besoins de qui ? La demande en recherche-développement est d'abord celle des grands groupes privés motivés par le profit. Bien sûr, elle est marquée aussi par les préoccupations essentielles de la société. Le développement durable est ainsi devenu une injonction majeure pour tous les projets de recherche. Mais la vision du développement durable est construite par les groupes de pression dominants, souvent ceux des pays du Nord et par l'élite de ces pays qui questionnent peu les voies de nos sociétés ou si elle le fait, le fait dans une vision étriquée de leurs intérêts.
19Par ailleurs, la demande sociale est encore trop marquée par la résolution d'objectifs ciblés, déterminés pour produire des solutions pour diminuer les impacts négatifs des dysfonctionnements de nos sociétés. Les enjeux sont la lutte contre la pauvreté, contre les pollutions, pour l'amélioration des tensions sociales. Cela conduit à une recherche utilitariste qui se traduit souvent de manière étroitement pragmatique, localisée, institutionnalisée, avec ses traductions que sont les activités de conseil, de gestion ou d'expertise (le sociologue d'entreprise, le géographe aménagiste, le psychologue du travail, l’écologue marin de la pollution, etc.).
20Le faire et la recherche de la solution ont-il pris le pas sur le comprendre et sur la signification du faire ? L'esprit et la connaissance scientifiques s'estompent-ils devant un esprit strictement technique ? Le progrès de la science est-il confondu avec la production technologique ?
1 Connaître, c’est établir des relations stables et univoques entre des phénomènes, des faits, par a (...)
21Réaffirmons ici la « vieille » différence entre connaissance scientifique pour comprendre les mécanismes de la nature et de la société1 qui vise à l'Universel et produits scientifiques (technologie et techniques) profondément marqués par les besoins sociétaux, donc spécifiques à des cultures, des conceptions et des niveaux de développement. « La recherche ne peut pas se réduire à une recherche consumériste, conçue pour ses applications. Il est indispensable que nous soyons vigilants pour préserver la liberté de recherche fondamentale qui est une forme de la liberté de création » (Beaulieu, 2003).
22Loin de nous de proposer de revenir à des démarches scientifiques coupées de la réalité, la science ne peut être pensée en dehors du projet de société. La théorie, la connaissance ou un résultat scientifique n'intéressent et ne sont en définitive acceptés que s'ils rencontrent un projet de société. Mais la difficulté semble bien être de penser ce projet de société. Le projet sociétal du futur est si incertain que la science ne peut être pleinement mobilisée. Le besoin de cadres conceptuels permettant de structurer l'action se fait sentir. Éclairer les choix et aider à la décision deviennent une fonction essentielle de la recherche. Éclairer les choix et aider à la décision, cela revient à identifier le domaine du possible, en décryptant la complexité des situations et en prenant en compte le court et le long terme. Favoriser l'élaboration des projets de société est fonction de la recherche.