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20 octobre 2013

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Il naquit le 29 août 1926 à Jacmel, au sud de Haïti, sur la mer des Caraïibes, petite ville prospère et port très fréquenté jusqu’à la fin des années trente. Sa petite enfance fut une perpétuelle fête car il fut émerveillé par la mer, les arbres, la campagne, la pluie, les cyclones. Son goût de l’écriture est né de «l’audience», forme de narration orale qui se manifeste dans les rapports entre membres de la famille et entre voisins, où on se raconte des histoires relevant du merveilleux, selon une sorte de surréalisme populaire, d’onirisme créole. Mais le seul livre qui se trouvait à la maison était ‘’Tout en un’’, une encyclopédie illustrée de la Librairie Hachette. Il fit ses études primaires chez les Frères bretons de l'instruction chrétienne.

En 1936, mourut son père, qui était préparateur en pharmacie. Cela entraîna de graves soucis matériels pour la mère et les cinq enfants. Il fut recueilli par sa grand-mère maternelle. Il fit ses études primaires au lycée Pinchinat de Jacmel, puis, de 1940 à 1944, ses études secondaires au lycée Pétion à Port-au-Prince. Connaissant alors une crise de l’adolescence, à l’âge de dix-sept ans, il envisagea d’entrer chez les Pères du Saint-Esprit.

Mais, poussé par « l’audience » vers l’écriture, il était déjà un poète dont la précocité et la force du génie éclatèrent dans ses premiers vers où il se montra influencé par le réalisme merveilleux d'Alejo Carpentier qui avait fait une conférence à ce sujet en Haïti en 1942.

Il publia :

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‘’Étincelles’’

(1945)

Recueil de poèmes

Il s'ouvre sur un poème que rythment les éléments clamés de l’identité du poète : «Me voici, citoyen des Antilles... Me voici, fils de l'Afrique lointaine... Me voici, nègre aux vastes espoirs... Me voici, prolétaire... Me voici, poète adolescent... Haïti, il y a des centaines d'années que j'écris ce nom sur le sable, et la mer toujours l'efface.»

Commentaire

Le recueil, préfacé par Édris Saint-Amand, publié à Port-au-Prince par l’imprimerie de l'État, 1945-1946, reçut un accueil exceptionnel et fit connaître rapidement son auteur.

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En 1945, René Depestre, jeune homme en colère, homme d'action engagé politiquement, fonda alors, avec des jeunes de sa génération (Théodore Baker, Jacques-Stephen Alexis, Gérald Bloncourt, Gérard Chenet), un hebdomadaire, ‘’La ruche’’, qui était opposé au pouvoir haïtien et connut un vif succès dans l’opinion : «On voulait aider les Haïtiens à prendre conscience de leur capacité à rénover les fondements historiques de leur identité», a-t-il écrit dans ‘’Le métier à métisser’’. Il rencontra les membres de l’intelligentsia haïtienne : Jean Price-Mars, Léon Laleau, J.F. Brierre, Magloire Saint-Aude, René Bélance, et des intellectuels étrangers : Aimé Césaire (ce qui le mena vers une promotion de la négritude, «une négritude radieuse, créatrice, qui a réhabilité l’Afrique en nous à la suite d’une plongée presque freudienne dans l’histoire de l’esclavage et de la colonisation»), Pierre Mabille, André Breton qui était venu à Port-au-Prince pour une série de conférences. ‘’La ruche’’ consacra à ce dernier un numéro spécial que le gouvernement du dictateur Élie Lescot fit saisir.

Il joua un rôle de premier plan dans l'effervescence populaire de janvier 1946 qui fit chuter le régime du président Élie Lescot. Mais, bientôt, l'établissement d’un Comité exécutif militaire mit fin aux espoirs de voir changer la société haïtienne. Il fut arrêté et emprisonné, avant d'être exilé. Il se réfugia à Paris.

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‘’Gerbes de sang’’

(1946)

Recueil de vingt-cinq poèmes

Commentaire

Le recueil, préfacé par René Bélance, publié à Port-au-Prince par l’imprimerie de l'État, était dédié «à la brigade anti-fasciste, à la jeunesse non conformiste haïtienne et à la femme aimée». Y apparut déjà son rapport obligé au politique et à l’érotique dans une quête mythique de justice révolutionnaire. La filiation de Rimbaud et celle de Langston Hughes sont revendiquées, et leur empreinte est marquée dans certains poèmes :

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‘’Saison de colère’’

Poème

Le poète proclame : «Je suis de race hideuse.

Qu’en dites-vous Femme Blanche Quand hier encore vous trouviez mon plaisir trop féroce et que les mouvements houleux de mes reins vous ont rappelé les roulis furieux des négriers sur les mers de la traite....

L’ère enchantée des dérèglements va précéder de quelques aurores celles de la libération des peuples.»

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‘’Le temps des flamboyants’’

«Le poète a enfin choisi sa route par ce matin où

il y a des flamboyants dans tous les yeux

il a pris sa revanche contre la tête hideuse du monde

De toute sa colère empruntée au vent d’août

il a fracassé la boîte osseuse de ce siècle fou

ô délices du poète devant ce rouge réveil des hommes

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Ce matin il y a des flamboyants autour de mes pensées

il y a des flamboyants partout où l'on peut aimer

et je redis encore pour ceux dont les oreilles sont dures

Voilà le temps maudit où le poète a choisi de vivre.»

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De 1946 à 1950, René Depestre poursuivit ses études de lettres et de sciences politiques à Paris, à la Sorbonne. Il fréquenta des membres de l’intelligentsia française de l’après-guerre : Seghers, Éluard, Aragon, Elsa Triolet, Leiris, Tzara, Claude Roy, Cendrars, Guillevic, Roger Vailland. Il fut membre d’un groupe de jeunes poètes aux côtés de Dobzynski, Roubaud, Guérin, F. Kérel, A. Mathieu, R. Doukhan. Autour de la revue ‘’Présence africaine’’, il se lia d’amitié avec les intellectuels du mouvement de la négritude : A. Diop, A. Césaire, F. Fanon, L.S. Senghor, É. Glissant, Mario de Andrade, Cheik Anta Diop. Il devint aussi un bouillant militant communiste.

Il continua l'élaboration d'une oeuvre poétique vigoureuse et passionnée, et publia à Paris :

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‘’Végétations de clarté’’

(1951)

Recueil de poèmes

Commentaire

Il fut préfacé par Aimé Césaire.

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‘’Traduit du grand large’’

(1952)

Recueil de poèmes

Commentaire

Le recueil retrace les premières atteintes de la blessure de l’exil qui devint centrale dans la vie et l’oeuvre de Depestre.

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René Depestre ayant, en France, participé activement aux mouvements en faveur de la décolonisation, fut expulsé. Il trouva un asile précaire à Prague. Au château de Dobris, lieu de séjour des écrivains tchécoslovaques, il rencontra Jorge Amado, Pablo Neruda, V. Nezval, Ilya Ehrenbourg. En 1952, obligé de quitter la Tchécoslovaquie, il chercha, avec sa jeune compagne, Édith Gombos (une journaliste française pour le journal cubain ‘’Revolucion’’, dont le pseudonyme était Édith Sorel) un refuge à Cuba où ils avaient été invités par le grand poète communiste Nicolás Guillén. Après qu’il ait été arrêté et enfermé plusieurs semaines au camp militaire de Tiscornia par le régime de Fulgencio Batista, le couple fut expulsé de La Havane vers l’Europe. L’Italie et la France leur refusèrent un permis de séjour. Après un mois à Vienne, ils gagnèrent le Chili où ils organisèrent, avec Pablo Neruda et Jorge Amado, le congrès continental de la culture. Après sept mois au Chili, un séjour plus bref en Argentine, ils passèrent plus de deux ans au Brésil.

En 1956, ils revinrent à Paris, séjournèrent en Normandie, au Moulin d’Andé, chez leur amie, Suzanne Lipinska. Il se lia d’amitié avec les écrivains Maurice Pons, Richard Wright, Hubert Juin, Jacques Perry, René de Obaldia. Il vit souvent son compatriote, Jacques-Stephen Alexis. Il participa au débat que ‘’Présence africaine’’ organisa autour des questions de «poésie nationale», aux côtés d’Aimé Césaire, Léopold Senghor, Édouard Glissant, David Diop, etc. En septembre 1956, il participa au premier congrès des écrivains et artistes noirs organisé par ‘’Présence Africaine’’, où il plaida pour l’universalisme contre une conception étroite de la négritude. Il collabora à ‘’Esprit’’, ‘’Les lettres françaises’’, ‘’Présence africaine’’.

Il publia :

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‘’Minerai noir’’

(1956)

Recueil de poèmes

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‘’Minerai noir’’

«Quand la sueur de l'Indien se trouva brusquement tarie par le soleil

Quand la frénésie de l'or draina au marché la dernière goutte de sang indien

De sorte qu'il ne resta plus un seul Indien aux alentours des mines d'or

On se tourna vers le fleuve musculaire de l'Afrique

Pour assurer la relève du désespoir

Alors commença la ruée vers l'inépuisable

Trésorerie de la chair noire

Alors commença la bousculade échevelée

Vers le rayonnant midi du corps noir

Et toute la Terre retentit du vacarme des pioches

Dans l'épaisseur du minerai noir

Et tout juste si des chimistes ne pensèrent

Aux moyens d'obtenir quelque alliage précieux

Avec le métal noir tout juste si des dames ne

Rêvèrent d'une batterie de cuisine

En nègre du Sénégal d'un service à thé

En massif négrillon des Antilles

Tout juste si quelque curé

Ne promit à sa paroisse

Une cloche coulée dans la sonorité du sang noir

Ou encore si un brave Père Noël ne songea

Pour sa visite annuelle

À des petits soldats de plomb noir

Ou si quelque vaillant capitaine

Ne tailla son épée dans l'ébène minéral

Toute la Terre retentit de la secousse des foreuses

Dans les entrailles de ma race

Dans le gisement musculaire de l'homme noir

Voilà de nombreux siècles que dure l'extraction

Des merveilles de cette race

Ô couches métalliques de mon peuple

Minerai inépuisable de rosée humaine

Combien de pirates ont exploré de leurs armes

Les profondeurs obscures de ta chair

Combien de flibustiers se sont frayé leur chemin

À travers la riche végétation de clartés de ton corps

Jonchant tes années de tiges mortes

Et de flaques de larmes

Peuple dévalisé peuple de fond en comble retourné

Comme une terre en labours

Peuple défriché pour l'enrichissement

Des grandes foires du monde

Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle

Nul n'osera plus couler des canons et des pièces d'or

Dans le noir métal de ta colère en crues»

Analyse

Le poème, en vers libres et sans ponctuation, est une dénonciation de l’exploitation économique dont ont été victimes, en Amérique, les esclaves noirs qui sont représentés comme un minerai, ce symbole étant poursuivi à travers des exemples poussés jusqu’à l’absurde, pour aboutir à un appel à la révolte.

Le texte débute par un tableau des débuts de la colonisation de l'Amérique qui ne manque pas de vérité historique. «Sueur tarie par le soleil» est un euphémisme pour signifier la mort des Indiens, leur extermination, victimes de «la frénésie de l’or». Le mot «indien» est répété de façon significative dans chacun des trois premiers vers, qui sont amples et suivis de vers plus brefs, donc allongés (selon le fonctionnement des vers libres dont chacun doit recevoir un souffle égal). Les Indiens ayant été exterminés, les colonisateurs se sont tournés vers «le fleuve musculaire de l’Afrique», ce qui met bien en relief le drainage de sa force de travail que subit alors le continent. «La relève du désespoir» est un raccourci puissant par lequel au désespoir des Indiens succède immédiatement un autre désespoir : celui des Noirs. Le mot «ruée» a été vraisemblablement choisi par référence à la ruée vers l’or qui fut à l’origine de l’esclavagisme, le mot «or» se retrouvant dans «trésorerie», comptabilité dans laquelle «la chair noire» a, en quelque sorte, un équivalent en or, vaut son pesant d’or. Le caractère dramatique de cette révélation est mis en relief par l'enjambement entre le vers 6 et le vers 7 (qui est plus court). Le vers 8 n’est pas une simple reprise du vers 6. «Bousculade échevelée» est une hypallage, car ce sont, en fait, les conquistadores qui, dans leur avidité cupide, sont échevelés. Au vers 9, le mot «midi» signifiant moment où le soleil est à son zénith permet ce véritable oxymoron, «le midi du corps noir» où «le midi» est «rayonnant» au sens physique et au sens moral de ce mot.

Au vers 10 s’ouvre un deuxième mouvement qui est celui de l’exploitation des Noirs, sur toute la Terre, mot auquel il faut donc mettre une majuscule. Le retentissement est bien marqué par une allitération en «t». L’enjambement entre le vers 10 et le vers 11 (plus court) renforce la surprise du «vacarme des pioches» avant la révélation de l'idée que le titre avait annoncée par un jeu de mots («minerai noir» étant aussi une allusion à la houille, base du développement industriel aux XIXe et XXe siècles, attaquée longtemps par des pioches par une exploitation forcenée dénoncée, par exemple, par Zola dans ‘’Germinal’’).

Puis le poète, dans sa colère, se laisse, du vers 12 au vers 25, dériver dans des imaginations un peu folles, l'emploi de l'expression «tout juste si» étant habile car il permet une sorte de prétérition. Mais chacune des idées qui sont alignées évoque un aspect particulier de la société des Blancs : l’utilisation du minerai pour la création par les chimistes d’un alliage, pour la fabrication d’un service à thé («en massif négrillon des Antilles», comme on dit en or massif, «le négrillon» étant aussi le charmant petit domestique dont telle bourgeoise faisait parade lors d’un thé servi à des amies), d’une cloche, d’une épée, de soldats de plomb, toute la société étant ainsi impliquée. Et le désordre du tableau est rendu par le désordre des vers (des enjambements hardis). Le ton est toutefois différent dans «la sonorité du sang noir» où est souligné le scandale de l’exploitation par la religion, dans «l'ébène minéral» où le poète joue à la fois sur son idée du «minerai noir» et sur celle de «bois d’ébène» par laquelle on désignait les Noirs dont on faisait la traite.

Le ton redevient celui du début avec la reprise, au vers 26, du vers 10, non sans qu’une progression se soit effectuée : du «vacarme des pioches», on passe à «la secousse des foreuses». Il y a aussi une apparente reprise du vers 11 dans le vers 26, avec là aussi une progression de «l’épaisseur du minerai» aux «entrailles de ma race», au «gisement musculaire de l’homme noir», vers une plainte déchirante. La métaphore géologique étant poursuivie aux vers 28 et 29, le changement de ton au vers 30 est saisissant.

Au vers 31, commence une élégie où les «couches métalliques» représentent les générations d’esclaves qui se sont succédé au fil des siècles. Le paradoxe d'un «minerai» producteur de «rosée humaine» s’explique par le fait que ce minerai est un «gisement musculaire» et que ces muscles qui travaillent produisent une sueur qui est, comme pour Rimbaud, une « rosée». Les allusions aux «pirates» et aux «flibustiers» sont tout à fait justifiées dans le cas des Antilles. Le passage, du «minerai» à la « chair » puis à «Ia végétation», suit le même processus que précédemment. Au vers 36, selon une de ces ambiguïtés auxquelles se plaît la poésie, on peut lire «végétation de clarté » qui est «riche», ou «végétation» qui est «riche de clartés». Les «tiges mortes» font penser à la coupe de la canne à sucre, travail essentiel dans les Antilles. L'hyperbole de «flaques de larmes» est renforcée par la brièveté du vers, puisqu’il est allongé.

Entre le vers 39 et le vers 40, l'enjambement crée une surprise par rapport à un premier sens induit par «dévalisé» et un second qui est beaucoup plus dramatique. Après la liaison logique du vers 40 au vers 41 (entre «labours» et «défriché», qui reprend l’idée des «tiges mortes»), des étapes sont sautées, celles des semailles et des récoltes, pour en évoquer le résultat qu'est «l'enrichissement». Après la surprise de l'enjambement, ces «grandes foires du monde» sont les places de commerce où se tirent les bénéfices de l’exploitation du travail des esclaves. La protestation du poète serait confirmée par des historiens et des économistes.

Le dernier mouvement avait démarré sans qu’on s’en soit rendu compte, à cause de l’absence de ponctuation : c’est un appel à la révolte qui, suivant l’idée du minerai, de la métaphore géologique, en arrive à celle du grisou dont voit justement l’explosion dans ‘’Germinal’’. Mais, par rapport au phénomène naturel, le poète révolutionnaire, en donnant à son peuple ce conseil, «Mûris ton grisou», en appelle à la préparation lente et minutieuse d’un acte terroriste. Aux vers 44 et 45 est reprise la métaphore métallurgique des vers 12 à 25, mais le ton est tout à fait différent et les évocations réduites à deux : les «canons» et les «pièces d'or» pour résumer le scandale contre lequel proteste le poète. Au vers 45, apparaît une acceptation de l'idée d'abord fantaisiste du métal, transformation du minerai qui est coulé donc liquéfié ; mais, à travers le mot «crues», cette liquéfaction devient la manifestation naturellle, inéluctable, d’une colère ; il y a donc un rapprochement à faire entre ces «crues» et le «grisou».

‘’Minerai noir’’ est donc un poème qui exprime une pathétique et puissante protestation contre l’esclavage et l’exploitation économique dont ont été victimes les Noirs africains et qui a servi de base à la puissance des puissances colonisatrices.

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«Qui me dit de me taire? Qui veut que je m'enferme

Dans l'arche où le plaisir me prodigue ses saisons?

.................... Oh si je me taisais mon silence soudain

Prendrait dans mon exil la forme d'un nœud coulant

Où pendre à tout jamais le soleil de mon chant.»

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En 1957, après onze ans d’absence, Depestre retourna en Haïti. Au cours d’un entretien avec le dictateur François Duvalier, il opposa un ferme refus de coopérer avec la «papadocratie». Peu après, dans une conférence à la Société nationale d’art dramatique, il lança aux Haïtiens un appel à la résistance. Il fut mis en résidence surveillée, écoutant chaque soir Radio Rebelde, la voix de la guérilla des frères Castro et de Che Guevara dans la voisine Sierra Maestra, la rébellion cubaine faisant naître en lui un monde d’espoir.

En mars 1959, moins de trois mois après l’entrée des guérilleros de Castro à La Havane, il parvint à gagner Cuba. Invité par Ernesto Che Guevara, à leur première rencontre, il s’entretint durant plusieurs heures : «C’est une révolution socialiste», lui confia-t-il, en mettant aussitôt l’index sur sa bouche. Il eut également des entretiens avec d’autres dirigeants de la révolution, y compris Fidel Castro. Il rêva alors de prendre les armes pour sauver sa patrie, mais, après l’échec d’un projet de «débarquement» en Haïti, il s’intégra fortement à la vie de Cuba, en journaliste, poète, enseignant, homme de radio et d’action. Il enseigna à l’université de La Havane et se livra à bien d’autres tâches (ministère des relations extérieures, éditions nationales, conseil national de la culture, Radio Havana-Cuba où il s’occupa d’émissions littéraires et politiques destinées à Haïti et au monde francophone, Las Casas de las Américas). Il rencontra Joris Ivens, Jorge Amado, Vercors, se lia d’amitié avec Alejo Carpentier, Nicolas Guillén, Lezama Lima, Heberto Padilla, R.F. Retamar, Lisandro Otero, Fayad Jamis, Miguel Barnet. Il fut alors amené à écrire en espagnol aussi bien qu'en français et à traduire en français les œuvres marquantes de la littérature cubaine, notamment celles de Nicola Guillén. En 1960, il divorça d’Édith Gombos. Lors de la crise d’octobre 1962, il était à Moscou correspondant du journal ‘’Revolución’’. De retour à Cuba, il fut mobilisé dans les milices comme au moment des événements de la baie des Cochons. En 1964, il épousa Nelly Campano qui allait lui donner deux garçons : Paul-Alain (1964) Stefan (1972). Il voyagea en U.R.S.S., en Chine (où il eut des conversations avec Mao, Chou En-lai,) et au Viêt-Nam (où il rencontra Hô Chi Minh).

Au cours de ses diverses pérégrinations et de son séjour à Cuba, il poursuivit une œuvre poétique importante :

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‘’Le journal d'un animal marin’’

(1964)

Recueil de poèmes

Commentaire

René Depestre s’emploie à nous dire ce qu'est l'état de poésie, au point de mettre un terme à toute polémique sur la question. L'épigraphe donne le ton : «La poésie est le journal d'un animal marin qui vit sur terre et qui voudrait voler» (Carl Sandburg).

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À Cuba, René Depestre découvrit que la prééminence que Guevara donnait à l’éthique sur la politique faisait que lui et Fidel Castro avaient cessé, sous la pression soviétique, de «chasser la même baleine blanche» et de faire la même révolution, que l’Argentin irritait de plus en plus diverses sphères du personnel politique de la révolution, puissant lobby qui finit, en 1965, par obtenir son départ définitif de l’île.

Tout en écrivant, il se consacra à des recherches sur les cultures de la Caraïbe et de l’Amérique latine. Il enseigna un temps à l’université West Indies à Mona (Jamaïque).

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‘’Un arc-en-ciel pour l'Occident chrétien’’

(1967)

Recueil de poèmes

Commentaire

Utilisant le vaudou comme un outil sociopolitique, Depestre en fit un moyen pour combattre le racisme dans le Sud des Etats-Unis, célébrant les dieux vaudous et les héros des luttes négro-américaines. Dans ce texte hybride, redevable autant à Claudel qu’aux proverbes haïtiens, autant aux histoires américaines qu’au surréalisme, où se mêlent politique, érotisme, et vaudou, des thèmes qui traversent toute son œuvre, ainsi que des formes aussi diverses que l’ode, l’aphorisme, la cantate, Depestre parut encore hésiter entre réalisme socialiste et réalisme merveilleux. Les images, hautement contrastées, sont d’une sombre exubérance, comme celle de «la fille assez mal vue dans la Sainte Famille pour avoir dit un jour que la couleur noire lui jette des diamants dans les rues et que s’y on n’y prenait pas garde elle était bien capable d’en rapporter un à la maison pour fêter la neuve aurore de ses règles.»

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«Il n'y a pas de salut pour l'homme

Que dans un grand éblouissement

De l'homme par l'homme je l'affirme

Moi un nègre inconnu dans la foule

Moi un brin d'herbe solitaire

Et sauvage je le crie à mon siècle...»

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‘’Les bleues montagnes de la Jamaïque’’

«Ô Jamaïque, petite mère bleu natal,

Merci pour l'explosion

Joyeuse de l'eau cubaine

Dans mon puits de poète»

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Meurtri par l’évincement de Che Guevara de la scène de Cuba, suivi en 1967 de son assassinat en Bolivie, René Depestre lui consacra une large fresque, puissante par sa conception et par le souffle qui l'anime :

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‘’Cantate d'octobre’’

(1968)

Poème

Commentaire

Cette édition bilingue a été publiée à La Havane et à Alger.

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René Depestre continua toutefois à prendre une part intense à la vie de la nation cubaine non sans émettre fermement des réserves sur tel ou tel aspect de la politique culturelle de Castro. En 1967, il fut membre du comité de préparation du congrès culturel de La Havane où il eut l’occasion de dialoguer avec des membres éminents de l’intelligentsia mondiale.

Cependant, en 1968, éclata l'«affaire Padilla» qui provoqua la rupture d'un certain nombre d'intellectuels latino-américains et européens avec la révolution cubaine, dont Depestre qui prit publiquement ses distances vis-a-vis d’un pouvoir dictatorial qui foulait brutalement aux pieds les valeurs de la poésie et de la liberté. Cela lui valut l'hostilité des milieux officiels ; il fut dès lors en butte à de graves ennuis, fut mis peu à peu à l’écart de tout. À l’université de La Havane, on fit de lui un zombie : faux professeur qui, à une fausse chaire, s’adressait à de faux étudiants. En 1969, il participa encore au festival panafricain d’Alger où il rencontra l'écrivain congolais Henri Lopes, qu'il retrouva plus tard dans les bureaux de l'U.N.E.S.C.O.. Mais, à partir de 1971, il fut écarté par le pouvoir castriste, et, par la suite, fut, pendant de nombreuses années, assigné à résidence.

Il put publier :

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‘’Pour la révolution pour la poésie’’

(1974)

Essai

Commentaire

L'unité de l’art et de la vie de Depestre y fut affirmée.

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Un autre livre, où Depestre exprimait inquiétude, n’obtint pas l’autorisation de paraître à Cuba, ne put paraître qu’en France :

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‘’Un poète à Cuba’’

(1976)

Recueil de poèmes

Commentaire

C’est une sorte de regard réfléchi sur l'évolution de la révolution cubaine et le bilan des années que Depestre passa à Cuba. Il a été préfacé par Claude Roy.

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Depestre avait écrit aussi un roman, ‘’Le mât de Cocagne’’ qui, lu par la police comme une métaphore critique de la révolution, fit l’objet d’une édition bidon : une centaine d’exemplaires seulement fut envoyée aux librairies de l’île tandis que l’éditeur prétendait à l’auteur que son livre était un best-seller !

Il lui fallait rompre avec Cuba où il était pourtant un Cubain parmi d’autres, le socialisme à la cubaine lui paraissant désormais incompatible avec «l’état de poésie». C’est ce qu’il fit en 1978. Lui, qui avait un temps célébré Staline... et Maurice Thorez, fit «le deuil des illusions de sa jeunesse», des chimères et des utopies qui avaient failli truquer son intégrité d’artiste, constata le détournement des rêves de justice vers un totalitarisme de gauche, prit ses distances avec le Parti au lendemain du rapport Khrouchtchev. Déçu par le marxisme, il le fut aussi de toute machine politique.

De retour en France, il devint à Paris, employé au secrétariat de l’U.N.E.S.C.O.. Pendant deux ans, il fut attaché au cabinet du directeur général de l’organisation, M. Amadou-Mathar M’Bow. Puis, pendant cinq ans, il collabora aux programmes de création artistique du secteur de la culture, au côté de Madeleine Gobeil-Noël. Il remplit pour l’U.N.E.S.C.O. de nombreuses missions dans différentes parties du monde. Il revit Régis Debray et Jean-Paul Sartre, qui fit publier un choix de ses poèmes dans ‘’Les temps modernes’’.

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‘’Le mât de cocagne’’

(1979)

Roman de 170 pages

Dans un pays tropical qui n'est pas nommé, règne le dictateur Zoocrate Zacharie, «le Grand Électrificateur des âmes», «le Chef Spirituel à Vie». Toutefois, il n'a pas supprimé un de ses opposants, le sénateur Henri Postel, mais l'a réduit à gérer un piteux bazar dans un quartier populaire de la ville. Cependant, il sort de cet état de zombie pour participer à la compétition annuelle qui consiste à grimper jusqu'au sommet d'un mât de cocagne suiffé, afin de montrer au peuple ce qu'un individu peut faire et lui redonner le goût de l'action collective. Mais, le premier jour, comme les autres participants, il échoue, surtout parce que l'y contraint le rituel perpétré par un officiant du vaudou. D'où un duel de pratiques de sorcellerie : les amis d'Henri Postel organisent une contre-expédition, «le Grand Électrificateur des âmes» allant jusqu'à s'identifier au mât. Henri Postel s'élève jusqu'au sommet pour connaître une fin tragique. Mais son exemple sera utile pour le peuple opprimé.

Commentaire

Le pays est en fait Haïti qu’on reconnaît grâce à «moitié d’île» (page 168), à «Port-au-Roi» (qui est évidemment Port-au-Prince), au «décor d’opéra colonial» (page 156), à «macoute», au vaudou, à la vente de sang à l’étranger, à l’opposition entre nègres et mulâtres (Postel est mulâtre), à la présence du dictateur (dont on peut se demander s’il est une image du seul Duvalier ou un amalgame de divers dictateurs que le pays a connus). Ce très beau roman, fable pleine de verve dénonciatrice du fascisme, est donc une assomption symbolique de la réalité haïtienne. En ce qui concerne le vaudou, on peut signaler que Duvalier a soutenu les «hougans». Dans le roman, le vaudou devient un outil utilisé par le gouvernement pour contrôler l’esprit du peuple, un opium pour les gens simples, sans instruction. Dans le destin d’Henri Postel qu’on peut comparer à celui du Christ, car il est la victime dont la mort est nécessaire pour qu’il y ait une résurrection et une rédemption, l’échec final est en fait un succès : on assiste à une régénération où l’amour joue son rôle, tout le livre étant imprégné d’une sensualité lyrique ou bouffonne qui se confond avec la poésie. Car le texte du poète qu’est Depestre est très riche en comparaisons, en métaphores, en hyperboles, en envolées lyriques (le poème de l’arbre [page 59] - le poème de «la femme-jardin» [page 103]). Il fait preuve de cette éloquence, de cette puissance verbale qu’on appelle le tropicalisme. Pour le lexique, à côté de mots et d’expressions créoles («boucan» [page 58] , «loas» [page 59], «pied-bois» [page 66], «grand panier de bon temps» [page 142] - «le devant-jour» [page 148]) dont certains sont expliqués en bas de pages, on trouve des mots recherchés («agonothète») et, surtout, de très nombreuses et amusantes créations (à partir de Zoocrate Zacharie sont créés «la Zacharie» [page 84], «zacharien», «zoocratie», «postélo-métaphysique», «con phallophage», «onédo-phallique», «vaginocide», «coqueriquer», «coqueriquement», «chié dans le lait» [page 63]).

En 1995, la traduction faite en Italie obtint le prix Grinzane Cavour, à Turin.

En 1996, une adaptation théâtraIe de Gérard Gelas et de la compagnie du Chêne noir fut donnée à Avignon.

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‘’Bonjour et adieu à la négritude’’

(1980)

Essai

Commentaire

Dans ces études précieuses, souvent percutantes, qui constituent un riche panorama critique sur le concept controversé de la négritude la notion controversée, à cause de la perversion que le duvaliérisme lui avait fait subir, Depestre mûrit sa réflexion. Il avait été impressionné par Aimé Césaire qui était venu en Haïti parler du surréalisme et de la négritude. Sa prise de position était sans équivoque : il ramenait la négritude à l’histoire d'où elle était sortie, celle de l'esclavage ; affirmait qu’il n'y aurait pas de négritude de demain, voyant dans le concept de l'essentialisme ethnique. Il s’intéressa aussi à la créolité, ou à la créolo-francophonie, en mesurait la portée historique et situait le mouvement dans l'histoire mondiale des idées.

Cette réflexion théorique était exprimée dans une langue riche, dont l’élégante simplicité était au service d'une pensée qui dominait et clarifiait les problèmes avec une souriante maîtrise.

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‘’En état de poésie’’

(1980)

Recueil de poèmes

Commentaire

Dans ce petit recueil précieux, Depestre travailla dans la miniature.

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Depestre devint aussi l'auteur de proses généreuses où, en dépit de ses errances multiples, de ses enracinements successifs, de ses diverses identités, de ses nombreuses rencontres ou amitiés prestigieuses qui auraient pu le griser, l’éloigner de sa terre natale, Haïti, montrent qu’il s’est plutôt accroché davantage à la petite ville de son enfance, Jacmel, à son haïtianité dont il garda trace, après quarante ans d’éloignement, jusque dans sa manière de parler français :

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‘’Alléluia pour une femme-jardin’’

(1981)

Recueil de dix nouvelles

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‘’De l'eau fraîche pour Georgina’’

Nouvelle de 8 pages

À Jacmel, en Haïti, à notre époque, la vieille Irézile Saint-Julien a peut-être été une pécheresse et une sorcière, mais elle est maintenant une dévote. Pourtant, le juge Damoclès Nérestan, désirant sa sous-locataire, la belle Georgina, elle lui permet de la contempler se lavant nue dans la cour. Mais Georgina, voyant le juge, pousse de tels cris qu’il se réfugie dans le lit d'Irézile, et les hommes qui sont accourus répandent la nouvelle qu'il est l'amant de la vieille.

Analyse

Intérêt de l’action

La nouvelle de René Depestre est, sur un thème comique traditionnel, une très vive scène de la vie haïtienne, conduite avec habileté.

Le thème est celui du vieux notable saisi par le désir et qui, à la fin, se retrouve dans une situation burlesque et inconfortable, de la jeune fille convoitée et de I’entremettteuse. Mais il est traité dans un cadre nouveau qui lui donne une sensualité exceptionnelle.

René Depestre se plaît, dans le déroulement du texte, à mettre successivement en place et relativement lentement les différents personnages :

- D’abord la vieille lrézile (dont est exposé le passé qui est intrigant par son ambiguïté).

- Puis, un changement net de focalisation ayant fait passer brusquement à «la soirée d’août», le juge de paix Damoclès Nérestan dont la satisfaction est soudain contredite par le désir qu’il a, mais qui est exprimé de façon objective : «Chaque étoile crie la présence de Georgina sur la terre !».

- Enfin, on entre dans le vif du sujet avec la mention des manœuvres qu’il a faites en vain pour la circonvenir.

- «Un éclair» est annoncé mais n'est pas tout de suite révélé.

- Interviennent une ellipse très habile, un changement de focalisation et un bouleversement de la chronologie, puisque le paragraphe suivant indique l'effet qu'a sur Irézile Ia proposition de Damoclès sans qu'on sache tout de suite qu’elle a accepté le marché.

- On apprend qu’il s’agit pour elle d’être «sa complice dans le dévergondage».

- Un autre changement de focalisation est habile, car il fait dériver de «la clarté de l’eau bénite» à «la mare aux diables de maître Damoclès» et à «l’eau fraîche dont Georgina, toute nue dans le petit jardin, s’aspergeait chaque soir…», du fait de la chaleur, celle-ci étant donc la cause de tout cet émoi.

- Un obstacle est indiqué subrepticement : «Là où elle se dénude, il n’y a pas la moindre possibilité pour un œil de mâle-nègre de la surprendre.»

- Le déroulement est encore ralenti pour un hymne à l’eau.

- Voilà qu’apparaît que Georgina connaît le désir de Damoclès : «elle pense à l’homme qui prendra dans ses mains les merveilles qu’elle est en train de rafraîchir dans le jardin. Cet homme ne s’appelle sûrement pas Damoclès Nérestan». D’où un retour en arrière sur ce qui s’est passé «au cours de la journée» : la proposition de l’entremetteuse et ses arguments spécieux, et le refus de Georgina.

- Un autre changement de focalisation fait revenir au juge : sa précipitation, son déshabillage, son entrée dans le jardin, les cris de Georgina, l’éveil du voisinage, la retraite du juge qui «a échoué dans le lit de la vieille», l’entrée d’«hommes en armes» (la narration passant alors temporairement au présent), l’action se divisant en deux lieux et sa théâtralité étant marquée par la distinction : «Côté jardin», «côté chambre», la constatation que «l’honorable juge de paix Damoclès Nérestan était l’amant attitré d’Irézile Saint-Julien», la découverte de «l’un des plus insolites pots aux roses de son histoire», «la ruée vers l’or du scandale», la croyance au «wanga» dont disposerait la vieille.

- Enfin est dressé le bilan de l’aventure : la déconfiture du juge et de la dévote, le scandale qui amuse toute la ville. Ceux qui voulaient jouer un tour en sont victimes, selon une justice immanente. Mais «Georgina et l'eau fraîche restèrent de bons amis du soir», ce qui fait revenir au bonheur parfait évoqué par le titre. Ainsi, après Ia punition des méchants, ce petit monde a retrouvé un nouvel équilibre qui devrait durer indéfiniment.

Si on a pu distinguer plusieurs parties, il n'y a cependant d'autre découpage que celui en paragraphes. La chronologie s'étend sur six mois et quelques jours, Ies six mois étant survolés, les quelques jours du mois d'août voyant, avec l'exacerbation de la chaleur, celle aussi du désir du juge. On a vu que le déroulement n'est pas tout à fait linéaire.

Le point de vue est celui d'un narrateur objectif et omniscient qui saute allègrement d'un personnage à l'autre, pénètre dans leur âme (celle d’Irézile et celle de Georgina, par le style indirect libre qui résume aussi les propos de la vieille) et peut très bien être l'auteur qui s'amuse à tirer les ficelles de ses marionnettes, l'habileté du conteur se doublant de la maîtrise de l'écrivain.

Intérêt littéraire

René Depestre qui, dans cette nouvelle comique, s'amuse avec les personnages et la situation, crée d'abord cette allégresse en jouant de tous les effets d'une langue chaude, rutilante et sensuelle, et en déployant bien des ressources qu'offrent les figures de style. Le narrateur fait preuve d’une verve intarissable qui dynamise personnages et choses.

La langue est très riche. Depestre recourt à des mots anciens comme «caraco», «ablutions», «marron» («cette pintade marronne de Georgina Pierrilis» - «chatte marronne» : ce sont des compliments, le marron étant l’esclave qui s’est enfui pour vivre en liberté), «ortolan», à des mots recherchés («réminiscences»), à des allusions littéraires («les grandeurs et les misères» d’Irézile, variation sur ‘’Splendeurs et misères des courtisanes’’ de Balzac, Irézile pouvant justement être considérée comme une courtisane - «songe d'une nuit d'été», clin d’œil à Shakespeare, suivi de «Au diable les réminiscences livresques» - «la mare aux diables», souvenir de George Sand), à des tournures affectées («qui [...] qui [...] qui [...]»). On remarque l’emploi spécial de «causerie» au sens de «conversation», «propos».

Le texte comporte aussi quelques mots créoles, en italiques, dont certains sont expliqués en notes de bas de page :

- «chrétiens-vivants» ;

- «houngan» qui est expliqué en note de bas de page : «prêtre du vaudou» ;

- «Ioas» qui n’est pas expliqué mais qui désignee les «divinités afro-haïtiennes» ;

- «mâle-nègre» (il faut remarquer que les mots «nègre» et «négresse» sont élogieux pour les Noirs qui, cependant, les interdisent aux Blancs !) ;

- «mauvé moun» qui est expliqué en note de bas de page : «personne redoutable» ;

- «piment-bouc» qui n’est pas expliqué mais désigne la variété haïtienne de chinense, est omniprésent dans la cuisine haïtienne (sauce Ti'malice, poisson gros sel...) et est censé, comme l’indique son nom, de doter les mâles de la puissance sexuelle des boucs ;

- «pitite-bon-Dieu» qui n’est pas expliqué mais désigne une dévote ;

- «sans-maman» qui n’est pas expliqué mais désigne un orphelin ;

- «thé-saisi» qui est expliqué en note de bas de page : «infusion recommandée dans les cas de saisissement ou de choc émotionnel» ;

- «vierge Altagrâce» qui n’est pas expliqué mais désigne (par allusion à la Vierge Marie) la vierge qui est «pleine de grâce» ;

- «wanga» dont l’explication qui suit le mot indique que c’est un philtre d’amour .

On trouve des emprunts au français familier : «il a Georgina dans Ia peau» - «donzelle» - «pot aux roses» - «flirt».

On remarque ces créations fantaisistes :

- «la soirée d’août était cousue de la main de Dieu» ;

- «aoûté» qui est employé dans un sens autre que le sien, d'ou Ia précision «si mal aoûtée» ;

- «sans rimes ni légendes» ;

- «Ie patati et le patata» ;

- «I'eau-désir»

- «I'eau fraîche et mâle» : le sperme, ce qui est aussi le sens caché de «l'eau fraîche» du titre ;

- «Ia ruée vers l'or du scandale» ;

- «chacun ajoutant sel et piments à la nouvelle» ;

- l’onomatopée : «Mia-ô» pour rendre le miaulement des chats ;

- l’invocation : «Ô soleil de tous les minuits !» pour rendre l’éblouissement du juge devant le corps de Georgina.

C’est que René Depestre est surtout un poète. Son texte est bouillonnant d'images. Il use de :

- Comparaisons :

- «Haïti était un ballon sous les pieds fous des généraux».

- «La soirée d’août était une source de haute montagne».

- «Les pensées des gens poussaient comme du cresson ou de la menthe».

- «Les travaux avaient paru à chacun comme une antichambre de l’enfer».

- «Il se balançait dans son idée comme dans un hamac».

- «Il vous passe l’éponge comme un professeur sur le tableau qu’un crétin a barbouillé de faussetés».

- «Amélie naviguant tous feux éteints dans les eaux du premier sommeil.»

- «Georgina est le nom de baptême de ce soir d’août.»

- «Les promesses glissent sur cette négresse comme la pluie sur les tôles ondulées des toits».

- «Cette vieille tombe de Sor Zizile !».

- «Damoclès Nérestan tournait et retournait les images de son infortune comme des vers dans le fruit délicieux de la nuit».

- «Cette pintade marronne de Georgina Pierrilis».

- «Le ciel étoilé comme une cage géante où des millions de Georgina en fleur brillaient en accord avec ses rêves».

- La tête d’Irézile «comme un épouvantail».

- «Il s’était entortillé à son âme comme cent couleuvres vertes».

- Tantine Rézile avait honte «comme si, après s’être lavé les mains, elle les essuyait avec une serviette sale. Le marché conclu avec le juge dégoulinait le long de ses vieux os. Il tachait son caraco blanc.».

- «Vivre redevient doux comme de fouler aux pieds, avant le lever du soleil, le sable antillais».

- «Vivre est doux comme le duvet de nouveau-né d’ortolan qu’a Georgina à l’endroit le plus vif de son corps».

- «L’eau-désir montait dans un puits nommé Damoclès».

- «Calmer en elle la lionne toujours aux aguets».

- «Août était un chandail de grosse laine qui collait à ses seins. Août était une ceinture de crin à sa taille !» (allusion au cilice que portent certains chrétiens rigoristes)

- «Le juge attend [...] comme un coeur un peu fatigué attend un sang frais».

- «Georgina […] plus nue qu’une bouteille vide, nue comme quand sa mère la mit au monde».

- «Damoclès, arc allumé».

- «Damoclès se glisse dans l’obscurité comme une couleuvre».

- «La vie aux coulées de miel en fusion».

- «Le nom de Georgina est un piment-bouc sur ses lèvres».

- «Le sombre brasier d’un homme à demi-nu» où l’oxymoron est significatif, qui oppose l’aspect moral et la sensualité.

- «Leur belle voisine est un champ de canne à sucre qui n’a pas été arrosé dans les derniers temps».

- Irézile est si décharnée qu’on la voit comme «les os dont on fait des osselets».

- Métaphores :

- «Le poison de la débauche».

- Damoclès est «le roi des satans».

- «La corde à noeuds du diable».

- «Le dernier sans-maman venu se permet de jeter sa pelote de crachats dans le lait pur de votre réputation».

- «La marée du soir jacmélien a envahi le sable brûlant accumulé pendant le jour dans la vie des gens.».

- «L’heure des émeutes de ses globules rouges».

- «Voir si l’épée qu’elle reçoit est de soleil ou coulée dans du vieux plomb : c’est évidemment le phallus.

- «Damoclès Nérestan se ronge les freins sur la ligne rouge du désir où il attend de mettre le cap sur Georgina. Enfin vient le signal du départ : Nérestan s’élance.»

- «Il sera sous peu l’épi du feu qui chante sous ses yeux !», autre image du phallus.

- «Georgina et son eau du soir et son jardin qui demandait désespérément à boire».

- Symboles : «Elle barbotait ainsi, tantôt dans la clarté de l’eau bénite, tantôt dans la mare aux diables de maître Damoclès, tantôt encore dans l’eau fraîche dont Georgina, toute nue dans le petit jardin, s’aspergeait chaque soir.» : cette succession permet un passage subreptice d’une situation à l’autre.

- Personnifications :

- «La fraîcheur avait ouvert ses bras de négresse à la vie».

- «La soirée d’août […] D’un coup de pinceau, elle avait effacé tous ses ennuis […] Et voici le soir d’août qui arrive : il vous passe l’éponge sur tout ça.»

- «La brise apporte de si bon cœur les nouvelles de la mer».

- «Chaque étoile crie la présence de Georgina sur la terre !» - «Sa nudité ne peut exciter que les étoiles.»

- «Ses fins de mois montrent les dents», sont «des chiens enragés», «feront désormais le dos rond […] un bon-petit-chat-de-fin-de-mois, au lieu du vieux tigre qu’elle ne connaissait que trop bien !»

- «Près d’un siècle d’humiliations avait tendu des toiles d’araignées dans son cœur.»

- L’eau qui devient l’antithèse de Damoclès (elle «n’a pas des yeux de voyeur», «ne bande pas, elle n’a pas de cuisse à écarter») ; elle est appelée «Compère l'eau» (alors qu'on s'attendrait à «commère l’eau») ; elle «s’en donnait à cœur joie dans la chair de Georgina» ; «quand l’eau rejoindra la mer, elle lui récitera le poème de ses amours avec Georgina Pierrilis».

- «La nostalgie de cette nuit-là rendra triste la mer, cette négresse bleue qui n’a pas toujours un amant dans ses vagues».

- «Monsieur Vent».

- «La lune au regard innocent».

- «Une femme tout le temps fourrée dans les jupes de la religion».

- «Son corps n’était pas un accusé».

- «Un champ de canne à sucre […] qui hurlait à la bénédiction de l’eau fraîche et mâle».

On y voit des signes de l'animisme qui est celui du peuple haïtien et celui du poète.

- Hyperboles :

- «Tantine Rézile était la pécheresse repentie qui, jusqu’à une date récente, soutenait devant ses intimes que, si les rues de Jacmel étaient pavées de membres masculins, elle aurait appris à ramper comme les couleuvres.»

- «Son bien-être […] un chef-d’oeuvre lyrique».

- «Chaque étoile crie la présence de Georgina sur la terre».

- «Les cris de la jeune femme commencent à scier la nuit».

- «Elle avait eu son premier flirt avec l’un des marins de l’équipage de Christophe Colomb».

- «Un philtre capable d’amener dans ses draps Rudolf Valentino en personne.»

- Accumulations :

- «Qu’était-ce donc finalement, Irézile Saint-Julien? Une sorcière, une vieille hystérique, une pauvre fille de Marie, une héroïne romantique?»

- «Vivre Georgina, vivre le jardin merveilleux de Georgina, vivre d’abord sa bouche, vivre ses seins l’un après l’autre et les deux ensemble, vivre chaque oreille et chaque cuisse à part et puis vivre soudain toute la vie en flammes de Georgina Pierrilis !»

- «L’eau ruisselait sur son corps. L’eau à qui elle pouvait sans crainte dévoiler ses plus lointains secrets. L’eau, n’est-ce pas, n’est ni homme ni femme. L’eau n’a pas des yeux de voyeur. L’eau ne bande pas, elle n’a pas de cuisse à écarter, l’eau.»

- Traits de moquerie ;

- «La tête d’Irézile Saint-Julien » pourrait être « un épouvantail pour éloigner les corbeaux» ;

- les variations sur le nom du juge : «Maître Damoclès Nérestan, maître Nérestan Damoclès, maître Damo Restan, maître Momo-papa».

Le texte est essentiellement une narration est rapide. Le dialogue direct n'intervient qu'à la fin, dans la scène qui est traitée au présent, tandis que le reste du récit était enlevé au passé mais comportait des passages de style indirect libre où étaient rapportés les propos ou les pensées d’Irézile, de Damoclès ou de Georgina.

L'utilisation du créole est un des éléments du tableau que l'écrivain donne d'Haïti et qui constitue un autre intérêt du texte, tandis que les aperçus sur le monde intérieur des personnages annoncent qu'il faudra s'arrêter à leur étude.

Intérêt documentaire

Cette histoire, écrite par un écrivain haïtien qui utilise même quelques mots créoles, est l’occasion d’un petit tableau de mœurs qui a quelque chose de balzacien. Il nous donne quelques aperçus sur Haïti, sur sa géographie, sur la petite ville de Jacmel qui est encore bien rurale («des histoires de vols de cabris») et est tout à fait provinciale («les mêmes litanies de la vie provinciale») : on s'y passionne pour la découverte des «pots aux roses» ;

; sur l’Histoire du pays (par l’allusion drolatique au marin de l'équipage de Christophe Colomb qui exagère l'âge d’Irézile de façon hyperbolique, par celle au passé esclavagiste évoqué par l'appellation élogieuse de marronne, par celle au temps où «Haïti était un ballon sous les pieds fous des généraux») ; sur sa monnaie : la gourde ; sur son organisation administrative qui, étant héritée des Français, comporte des préfets et une gendarmerie, sur sa surpopulation (le «bouillonnement de la rue»), sur sa soumission au vaudou qui cohabite avec le christianisme dans un véritable syncrétisme ; sur les prénoms originaux que s'y donnent les habitants : Irézile, Damoclès.

L’époque où peut se passer l'action est quelque peu indiquée à la fin quand on apprend qu’un des d’«hommes en armes» brandit un «colt 38» (qui date de 1929), toutes ces armes donnant une indication sur la violence endémiques à Haïti.

Mais ce qui compte surtout, c'est le climat atmosphérique qui est chaud, étant soumis à «la rigueur du soleil», la chaleur étant même poussée à l'extrême puisque l'écrivain a choisi de situer l'histoire au mois d'août. Est-ce ce climat qui entraîne la sensualité? Est-elle due aussi à l'alimentation (le recours au «piment-bouc»). En tout cas, elle embrase tout le monde, étant d’ailleurs d’abord cosmique puisqu'elle tourmente la mer («cette négresse bleue qui n’a pas toujours un amant dans ses vagues») et qu'elle atteint les étoiles qui crient la présence de Georgina sur la terre et doivent être excitées par sa nudité. La vieille Irézile «était la pécheresse repentie qui, jusqu’à une date récente, soutenait devant ses intimes que, si les rues de Jacmel étaient pavées de membres masculins, elle aurait appris à ramper comme les couleuvres» et, devenue dévote, elle attribue aux saints aussi une virilité obsessive : ils ont «ce qu'il faut sous la braguette». Cette sensualité fait exister le juge Damoclès Nérestan («il a Georgina dans la peau, donc il ‘’est’’» - «La vie réelle était braquée sur lui afin qu’il fut l’homme le plus vivant des Amériques ! La vie aux coulées de miel en fusion !» ; son désir est hautement affirmé : « l’eau-désir montait dans un puits nommé Damoclès » ; il rêve du «duvet de nouveau-né d’ortolan qu’a Georgina à l’endroit le plus vif de son corps», de «sa bouche», de «ses seins», de «chaque oreille», de «chaque cuisse», de «toute la vie en flammes de Georgina Pierrilis !». Mais Georgina n’est pas en reste : elle a en elle une «lionne toujours aux aguets» ; elle doit se calmer quand elle est soumise aux «émeutes de ses globules rouge » ; elle est «un champ de canne à sucre qui n'a pas été arrosé et qui hurlait à la bénédiction de l’eau fraîche et mâle».

La conception de cette sensualité est évidemment machiste : c'est l'homme qui doit diriger le plaisir, «qui doit saisir les rênes du plaisir de la femme», qui peut lui administer «des remèdes décisifs», qui doit satisfaire une femme qui, si elle crie, c’est parce qu’elle «est un champ de canne à sucre qui n’a pas été arrosé dans les derniers temps et qui hurlait à la bénédiction de l’eau fraîche et mâle».

René Depestre, écrivain engagé et qui a même dû s'exiler, dénonce la dictature militaire (les «généraux»), le pouvoir des notables (le juge profite du «soutien matériel que représente dans la vie une position de juge au tribunal de paix»), la corruption (au juge on demande «de ménager tel coupable ou de condamner tel innocent»), le «sous-développement haïtien» (formulation quelque peu dissonante dans la fantaisie du texte) qui accroît encore la pauvreté d’Irézile (elle «avait laissé mettre la corde à nœuds du diable autour de son cou», mais elle accepte Ia division entre le peuple et l'élite et pense qu’«une fille du peuple n’a pas comme une donzelle de l’élite à regarder de trop près celui qui doit saisir les rênes de son plaisir») comme celle de Georgina dont l'infériorité sociale devrait lui faire accepter Ia protection du juge qui, notable marié et père de famille pourtant obsédé par la fornification, subit une déchéance professionnelle et sociale.

L’écrivain communiste se moque de la religion. Le juge Nérestan est un «père de famille qui, chaque premier dimanche du mois, s’approchait de la Sainte Table» mais est aussi «le roi des satans» qui pratique une sorte de casuistique perverse : «Jésus-Christ, dans sa miséricorde sans fin, a depuis longtemps pris l’habitude de fermer l’œil sur les petits et voire sur les grands écarts des nègres et des négresses d’Haïti !». Mais Irézile aussi y succombe : «Le jeu de maître Nérestan, après tout, n’était pas si diabolique que ça ! Le bon Dieu comprendra. Saint Philippe et saint Jacques comprendront. Ils ont été eux aussi des hommes, avec ce qu’il faut sous la braguette.» D’où cette lamentation : «Ô vierge Altagrâce ! Pourquoi cette dernière épreuve au soir de la vie de Sor Zizile ! Comme tu as surestimé la force de sa religion !» Cette « dévote », qui est une «fille de Marie», une «pitite-bon-Dieu», «une femme tout le temps fourrée dans les jupes de la religion» (la religion étant identifiée à ses prêtres aux soutanes ridicules qui ne les empêcheraient pas de succomber au péché de la chair), a commis des «sacrilèges» : n’ayant pas avalé les hosties, elle a chez elle «un bahut rempli de Jésus-Christ».

Intérêt psychologique

Les personnages n’ont guère de profondeur : ils ne sont guère que les acteurs stéréotypés d’une farce.

Georgina semble n’être d’abord qu’un corps sensuel : elle a «pas mal de choses en commun avec la mer, à l’heure des émeutes de ses globules rouges, quand sa ceinture se met bruquement en mouvement» ; elle «pense à l’homme qui prendra dans ses mains les merveilles qu’elle est en train de rafraîchir dans le jardin». Mais elle se rebelle contre les arguments de soumission sociale qu’invoque l’entremetteuse : «Son corps n’était pas un accusé à livrer aux caprices de papa-Damoclès. Tu peux courir, tu ne toucheras pas ma peau couleur de miel» ; elle se lave «des mains imaginaires de maître Damoclès-Nérestan.» Sa protestation, ce sont encore les cris qu’elle pousse. Et, dans ce petit drame, elle est la triomphatrice : «Georgina et l’eau fraîche restèrent de bons amis du soir». Mais n’a-t-elle jamais connu que cet arrosage? !

Damoclès Nérestan est un personnage ridicule chez qui amusent l’orgueil qu’il trouve au fait qu’«il n’y pas deux Haïtis sur terre», la contradiction entre le juge à «la tête de sénateur romain», le mari d’Amélie, le «père de six enfants», l’homme âgé («les rhumatismes [faisant] la loi dans ses jambes») et l’homme libidineux qui poursuit ardemment la femme convoitée, qui est pris «les culottes baissées» (comme on dit au Québec) et qui, en tant que gardien de la moralité qui en condamne d'autres, ne bénéficie d'aucune indulgence et perd sa situation et sa réputation de juriste compétent.

C’est donc encore Irézile qui présente le plus d’intérêt avec une vieillesse qui lui a fait subir «près d’un siècle d’humiliations»), avec son ambiguïté (ses «quatre styles de vie» qui sont résumés par : «Qu’était-ce donc finalement, Irézile Saint-Julien? Une sorcière, une vieille hystérique, une pauvre fille de Marie, une héroïne romantique?»). Elle a en effet «libéré son fiancé condamné à mort. C’était un fait d’armes sans précédent dans l’histoire militaire du pays.»). Elle est une chrétienne à la fois sacrilège («elle n’avait jamais avalé une hostie») et dévote («l’une des meilleures dévotes du père Naélo», «une fille de Marie», «une femme tout le temps fourrée dans les jupes de la religion»). Mais «les plus mauvaises langues disaient que Sor Zizile était un ‘’mauvé moun’’, une sorcière au service des divinités les plus redoutables du vaudou». «Elle barbotait ainsi tantôt dans la clarté de l’eau bénite, tantôt dans la mare aux diables de maître Damoclès, tantôt encore dans l’eau fraîche dont Georgina, toute nue dans le petit jardin, s’aspergeait chaque soir» Ce qui est sûr, c’est sa pauvreté : «Chez elle les conflits, les tourments, les déchirements du sous-développement haïtien, étaient vécus avec une intensité singulière»), une pauvreté qui lui fait se donner de bonnes raisons de trahir la vertu, d’envisager cyniquement la soumission de «la fille du peuple».

Intérêt philosophique

De cette nouvelle se dégagent plusieurs thèmes de réflexion :

- la force de l’attraction sexuelle ;

- le pouvoir que donne la supériorité sociale ;

- la force du désir amoureux qui est l’essence de l'être ;

- le rôle du rire qui, selon Alain, « est une belle vengeance contre le respect qui n’était pas dû ».

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Commentaire sur le recueil

Avec ce recueil, René Depestre se détourna de sa voie de poète militant, pour célébrer ce qu’il a appelé l’«érotisme solaire», les nouvelles faisant de l'érotisme une révolte païenne, une libération du corps qui prélude à celle de l'esprit. On y trouve, puisant dans le lexique de la nature tropicale, érotique et érotisée, les inoubliables portraits de ces maîtresses femmes que sont les « femmes-jardins » qui font se pâmer, voire se damner, les hommes : Isabelle Ramonet, la splendide tante Zaza, Mariana ou Roséna, qui ont su admirablement initier qui un neveu, qui un novice gorgé de désirs interdits. Forgées des mêmes éléments que l’univers, ces femmes-jardins sont aussi disponibles que le sont les richesses de la nature ; ce sont des femmes à manger, à boire, à posséder ; des offrandes pour un banquet préparé, semble-t-il, pour des réjouissances toutes masculines ; elles désaltèrent, ressourcent, alimentent, enflamment. Toutes les métaphores employées pour les décrire renvoient à leur rondeur, à leur sensualité, à leur énergie.

Mais certains critiques ont reproché à Depestre son sexisme. D’abord pour avoir mis en épigraphe une citation de Georges Bataille. Il a reconnu qu’il pouvait bien être machiste, que le machisme existe dans la culture caraïbéenne, et qu’il était tout à fait possible qu’il ne se soit pas désengagé de ces pièges, qui apparaissent aux lecteurs. Il a toujours lu avec intérêt les grands libertins, spécialement Sade, considérant que de telle choses ont toujours fait partie de l’expérience humaine. Son épigraphe est un hommage à Bataille, un salut à un frère d’une autre culture qu’il comprend. Il a lu aussi, attentivement, Henry Miller, qui a écrit sur la sexualité avec une force terrible, comme si c’était une épopée des sens ; mais il ne prend pas la même direction car Miller a fait des femmes des objets, les traitant souvent avec brutalité, comme s’il manifestait ainsi une sorte de tendresse blessée, semblant avoir été effrayée par elles. Lui n’a jamais ressenti de peur des femmes, de peur du sexe. Pour lui, la connaissance du corps et de ses plaisirs est très loin de la mort, à la différence de Bataille.

En 1982, le recueil a reçu le prix Goncourt de la nouvelle.

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Le 8 janvier 1982, Depestre fut invité par Bernard Pivot à son émission ‘’Apostrophes’’.

En 1986, il quitta l'U.N.E.S.C.O. pour prendre sa retraite et se consacrer entièrement à la littérature. Avec sa seconde épouse, il s’installa à Lézignan-Corbières, un village de l'Aude, où il écrit tous les matins, en regardant les champs de vignes, comme autrefois il s'enivrait de la vue de la baie jacmélienne sur la galerie de sa grand-mère. Car, en même temps, il fit un retour passionné à sa véritable vocation : la littérature, avec l’espoir de pouvoir, en son vieil âge, changer en flambées d’invention le tumulte et les épreuves de sa traversée du XXe siècle.

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‘’Hadriana dans tous mes rêves’’

(1988)

Roman de 180 pages

Première partie

À Jacmel, en Haïti, en 1938, alors que se prépare le carnaval, Patrick Altamont, le jeune narrateur, assiste à l’agonie de sa très chère marraine, Germaine Villaret-Joyeuse, qui se fait promener, dans sa limousine gris-perle à travers le village. Cette veuve magnifique aux coups de reins légendaires et à la sensualité débridée, avant de mourir, confie à son fils, Ti-Jérôme, une «mission sacrée», celle d’inviter «le sphinx à tête de mort qui siégait au plafond à rejoindre les yeux de la défunte» qui avait été sa victime. Or ce papillon violeur «était un chrétien-vivant comme vous et moi», Balthazar Granchiré. Né de parents inconnus, il avait été élevé et adopté par un sorcier célèbre, Okil Okilon, formé dans la société secrète des Vlanbindingues, une «confrérie de sorciers ou secte rouge dont les membres sont censés être liés entre eux par des forfaits de sorcellerie commis en commun». À partir de ce moment, «la passion du coït fit de l’adolescent le séducteur le plus comblé de la contrée». C’est ainsi qu’à l’âge de seize ans, il avait couché avec la «femme-jardin» d’Okil Okilon qui, pour le punir, l’avait tranformé en papillon, «tout en l’accablant de malédictions». Désormais, Balthazar dut coucher avec ses victimes pendant qu’elles dormaient. Après leur coït, elles racontaient des rêves fantastiques, des plaisirs sexuels inouïs. Il vit la jeune Française Hadriana Siloé, Blanche, blonde et à la gorge pigeonnante, la plus belle fille de la ville, et «ce fut un éblouissement pour le papillon. Il en eut les antennes coupées».

Or on annonce ses noces fastueuses avec le Haïtien Hector Danoze qui sont attendues comme un «pacte que Jacmel va signer avec l’espérance et la beauté». Elles ont lieu au temps du carnaval. Mais, le samedi 29 janvier, à l’église, au moment même où elle prononce le oui sacramentel, elle tombe raide morte au pied de l'autel, victime elle aussi du papillon maléfique. Hurlements, scènes d’hystérie. Dehors, ignorant le drame, les musiciens ouvrent le carnaval, et il continue de battre son plein tandis que, dans le manoir des Siloé, on tient conseil et on décide finalement de veiller la morte sur la place du village. Ainsi le tragique de cette veillée funèbre se dissout dans le déferlement d’une sarabande effrénée où les déguisements les plus extravagants évoquent des épisodes de l’histoire haïtienne ou mondiale ainsi que les grandes figures du vaudou. Les chrétiens craignant une explosion de paganisme, une «expédition» contre les mauvais esprits de la mort se prépare. Mais la population chantant, dansant, criant, les religieux s’éclipsent, abandonnant le cercueil d’Hadriana aux «loas», génies bienfaisants ou malfaisants pour des funérailles dionysiaques où elle est enterrée en grande pompe dans sa belle robe de mariée. Au matin, dans l’église, le père Naléo dénonce «les outrages d’une nuit de carnaval» subis par une chrétienne. Mais est-elle vraiment morte? Car, le lendemain de l’enterrement, la rumeur se répand : Hadriana a disparu de sa tombe ! Des histoires de zombies sont sur toutes les lèvres ; on murmure que, victime des sortilèges du vaudou, ensorcelée, elle aurait ressuscité aussitôt sous la forme d'une zombie, qu’elle se serait échappée, qu’au sortir de sa tombe, les habitants ont refusé de l’aider. Cela aurait provoqué la décadence de la ville, un enchaînement de catastrophes : «le feu, le cyclone, la sécheresse, le pian, la présidence à vie, le paludisme, l'État, l'érosion, l'homo papadocus» (de «Papa Doc», surnom du docteur Duvalier).

Deuxième partie

Le narrateur, que la situation politique a obligé à s'expatrier, qui connaît des exils en tous sens qui l’ont conduit d'un continent à un autre, de la Tchécoslovaquie à la France en passant par Cuba, qui font qu’il est pour lors en Jamaïque, lit un article consacré à Jacmel : trente ans après les événements de janvier 1938, la ville est en décrépitude. Or, un jour de 1977, Hadriana Siloé, dans toute sa glorieuse beauté, surgit dans l’amphithéâtre où, à l’université des West Indies à Mona, il donne justement un cours sur la littérature haïtienne.

Troisième partie

Hadriana entreprend elle-même le récit de sa mort. Un verre de limonade, bu avant le départ du cortège pour l’église, est à l’origine de tout. Restée lucide malgré le poison, elle a assisté à la nuit de carnaval, à la cérémonie des obsèques. Alors qu’elle était enfermée vivante dans sa tombe, papa Rosanfer, son zombificateur, lui administra le contrepoison. Revenue à la vie, elle s’est enfuie dans sa robe de mariée quelque peu défraîchie après les luttes nocturnes qui l’avaient opposée à ses geôliers, et a frappé aux portes de Jacmel, en vain. Abandonnée à son destin, elle fuit à travers la campagne et prit un bateau qui la conduisit à la Jamaïque, ce qui lui permit de se retrouver un jour dans les bras de celui qui était toujours resté hanté par son souvenir.

Analyse

Intérêt de l'action

Depestre doit beaucoup à l'art des vieux «tireurs de contes» dans ce roman fantastique, ce voyage enchanteur entre réalisme et onirisme au coeur des croyances populaires vaudoues, où est repris le thème du zombie, du mort-vivant, car, dans ses œuvres en prose, après avoir abandonné la politique, il s’intéressa au vaudou en lui donnant une dimension érotique et une dimension humoristique.

Avec l’histoire de Balthazar Granchiré et la zombification de la jeune fille, le réel merveilleux haïtien (qui s'inscrit dans un vaste courant qui emporta des écrivains d'Amérique centrale et de la Caraïbe : Alexis, Asturias, Carpentier, Garcia Marquez) entra en éruption. L’originalité du roman tient au fait que cette zombification est celle d'une Blanche, d'une femme que l'on veut posséder sexuellement, qu’elle réussit une évasion extraordinaire après son rapt et qu’elle livre son autobiographie, joli morceau de bravoure romanesque. Cette zombification est une forme de métamorphose, de vivante à mort-vivante puis à nouveau vivante, et son ensevelissement ressemble fort à la période de vie chrysalide du papillon.

Dans la conception que se fait Depestre du réel merveilleux, les deux termes s’entrecroisent dans une sarabande effénée où la frontière entre l'un et l'autre se dilate à l'infini, pour finir par disparaître totalement. Ils sont inévitablement complémentaires : dès que l'un ou l'autre prend le dessus, c'est l'humanité tout entière qui risque de sombrer dans le cauchemar. La fin d’Hadriana, le jour même de son mariage, devient une farce, unissant son rituel particulier à celui du carnaval qui se déroule à deux pas : «Si je mourais jeune», dit Hadriana, «j'aimerais que ma mort soit vécue, par tous ceux qui m'auraient aimée, avec les tambours et les masques des jours de carnaval.» Cette mort marque la fin de l'équilibre précaire qui donnait à Jacmel sa raison de vivre : la capacité de la ville à fausser compagnie à la réalité environnante sans toutefois la renier entièrement. «À ce moment, tout a basculé dans l'imaginaire», précisa Depestre à propos de son livre. «Le mal a réussi à s'immiscer à Jacmel. Il s'est produit une sorte de prolifération cancéreuse de l'imaginaire qui a définitivement dissocié le réel du merveilleux » La décadence de la ville à la suite du refus de ses habitants d’aider la déterrée s’explique par le fait que, si la filiation naturelle entre le réel et le merveilleux s'interrompt, l'univers se délite.

Au-delà de ce recours à une causalité magique rendant le quotidien naturellement insolite, le roman est fantastique encore par le thème de la continuité du rêve et de la réalité, la confusion entre eux, et «Hadriana dans tous mes rêves» pourrait signifier que tout ce qui arrive après sa mort pourrait très bien n’être qu’un rêve du narrateur.

Tout le livre étant centré sur le fort émoi que cause la beauté d'Hadriana, sur la rivalité entre les hommes pour sa possession, est imprégné d'une forte sensualité, d’un érotisme familier qui est exclusivement plaisir sans entraves, sans aucun sentiment de culpabilité, totalement dépourvu de son aura de péché, étroitement mêlé aux pratiques vaudou et intégré au «réel merveilleux» haïtien. Si, par Hadriana, arrive le malheur, elle provoque aussi l'éveil sexuel du narrateur. C'est donc aussi un roman d'amour où on trouve une variation sur le thème traditionnel de l'amour plus fort que la mort, grâce peut-être à la puissance du rêve, de l'imagination, car tout se passe comme si cette aventure extraordinaire était la façon que le narrateur (l'auteur?) avait trouvée pour continuer à faire vivre et à rejoindre une femme aimée emportée par la mort ou même, plus simplement, une femme aimée mais inaccessible parce que blanche, plus âgée, d'un autre milieu et, de toute façon, destinée à un autre.

Le roman, qui est une œuvre métissée, combine donc la poésie, le réalisme merveilleux, l’érotisme, le mystère l’humour, la politique ; joue sur plusieurs tons : effroi, volupté, érotisme et, même s’il est traversé en permanence par la nostalgie des origines, franche rigolade maintenue à un rythme frénétique et iconoclaste qui ne respecte ni la mort ni aucune des religions (en l'occurrence la catholique et le vaudou) qui se disputent le corps et l'âme d'Hadriana Siloé. L'humour et l'imagination du conteur se sont débridés pour éclairer le vécu haïtien dans sa fantaisie, sa sensualité, son surréalisme démonté, son désordre toujours hallucinant.

La structure d’ensemble du roman est rhizomique. On assiste à un entrecroisement des récits et des points de vue :

- celui du narrateur qui est obsédé par cette femme (d'où le titre : ‘’Hadriana dans tous mes rêves’’), qui ne donne pas un récit chronologiquement linéaire ;

- ceux d’autres personnages qui racontent les événements qui arrivent après la fausse mort d’Hadriana, le doute étant entretenu sur l’authenticité de certains récits : «L’évocation de l’entrée en scène d’Hadriana Siloé était encore plus éloignée de la véracité des faits que j’avais vécu en témoin attentif.» nous dit Patrick ;

- celui d’Hadriana qui, dans le troisième mouvement du texte, lors de sa rencontre avec Patrick à la fin du roman, raconte ce qu’elle a vécu depuis sa « mort », donne sa version des faits : c’est une histoire de zombi, racontée par une zombie : «Dans ces notes, j’ai voulu seulement évoquer quinze heures de la fausse mort d’une femme amoureuse à en mourir de la vie».

Intérêt littéraire

René Depestre est un magicien de l'écriture, qui, pour rendre ce merveilleux délire, déploya la richesse exceptionnelle de sa langue, qui est particulière, le créole y tenant une certaine place. D’ailleurs, un glossaire est ajouté. On découvre des associations et des accumulations fantastiques de mots décrivant des actions. Citons deux exemples :

Pour répondre au tailleur Togo Lafalaise qui suggère qu’on ensevelisse Hadriana «la bouche contre terre» pour éviter que sa chair soit méchamment «déchalborée» (dépucelée avec rage et violence), Madame Brévica Losange, la «mambo» (prêtresse vaudou), répond : «Tout baka [génie malfaisant], bloqué côté jardin de la femme, se précipite côté cour avec une bande également ravageuse ! Si on écarte le dépucelage sacré, il faudra mettre un pistolet chargé et un coupe-coupe bien effilé aux côtés de Miss Siloé […] Il faudra lui coudre la bouche avec de la ficelle noire pour l’empêcher de répondre quand elle entendra dans la nuit crier trois fois son nom de sainte !»

Papa Rosanfer, après avoir fait boire un contre-poison à Hadriana déterrée, lui déclare : «Désormais, tout ce qui est à l’endroit dans ta vie de femelle blanche sera mis à l’envers nègre, à commencer par ton nom de famille : Hadriana Siloé, ça ne va pas à un zombie, il y a trop de sel blanc dans ce nom [on dézombifie les zombies en leur faisant absorber du sel]. Je te baptise à mon tour : Eolis Anahir-dah ! Voici ton nom de négresse-femme-jardin à papa Rosanfer. Oui, le maître de ton derrière-caye [arrière-train], c’est moi Rosalvo Rosanfer, grand nègre du Haut-Cap-Rouge devant Baron-Samedi l’Éternel ! [le principal loa de la mort] […] Je mets tout à l’envers dans ta vie […] Sauf ça ! dit-il en plaquant sa main de cultivateur contre mon amande.» Il fit ainsi sortir le français de ses gonds hexagonaux, mais sans se révolter contre lui comme il l’avait fait auparavant. Qu’Hadriana, qui est française, soit malmenée, tuée puis ressuscitée peut être une métaphore de sa libre adhésion de créole à la langue française, car la France, que les Haïtiens le veuillent ou non, est l’une des composantes de leur aventure historique.

Depestre, par le personnage de Patrick, constata qu’il était encore capable «d’établir à l’aide des mots français des rapports naturels, ludiques, sensuels et magiques, avec l’atroce passé jacmélien.»

Avec une verve extravagante, dans une prose somptueuse, imprégnée de baroquisme, de réalisme magique et même de surréalisme, il entraîne son lecteur à l'intérieur d'une sarabande macabre et burlesque.

Intérêt documentaire

Ce roman emblématique présente un tableau de Haïti dont est le symbole est Jacmel, ville mulâtre du Sud qui, en 1938, croyait encore à sa splendeur de ville tropicale et au plus profond de laquelle le narrateur nous fait pénétrer.

Au fil du texte, on remarque toute une série d’allusions historiques. Le nom de Villaret-Joyeuse rappelle le comte et amiral Villaret de Joyeuse qui, à la fin d’une longue vie de batailles navales et de campagnes militaires contre les Anglais, en 1801-1802 prit part à l’expédition de Saint-Domingue (qui incluait Haïti à cette époque) et fut ensuite nommé gouverneur général de Sainte-Lucie et de la Martinique qu’il dut rendre aux Anglais. Dans un des passages les plus humoristiques, celui où des bandes carnavalesques prennent possession de la place où le catafalque d’Hadriana Siloé est dressé et sur quatre pages miment, d’une façon très fantaisiste, et très peu historiquement correcte, quelques-uns des grands événements et des personnages qui se sont succédé dans les Caraïbes, on voit défiler des Indiens arawaks (les premiers habitants de Saint-Domingue), la reine Élisabeth d’Angleterre, Francis Drake, des barons et des marquises de la cour de Louis XIV, des officiers généraux de la Grande Armée de Napoléon, le président Wilson, Simon Bolivar («engagé, tout tout nu, dans un zagzag épique avec la chair solennelle et barbare de Pauline Bonaparte»), Toussaint Louverture, le général Victor-Emmanuel Leclerc («l’époux magnifiquement cocufié de la future princesse Borghese»), le roi Christophe, Alexandre Pétion, Madame Récamier, Jacques Ier qui jouait au ping-pong avec le généralissime Staline. Un peu plus bas, le narrateur reconnaît d’ailleurs que «la mémoire historique était brouillée jusqu’à la dérision».

Le fabuleux métissage dont seules les Caraïbes ont le secret est incarné à elle seule par Hadriana Siloé, Française par filiation et créole par adoption, blanche de peau et noire de vie.

‘’Hadriana dans tous mes rêves’’, comme la plupart des textes de Depestre, renvoie à une réalité jacmélienne. L’histoire d’Hadriana Siloé, véhiculée depuis des générations par la collectivité de Jacmel, est réelle, les lieux décrits sont bien ceux de Jacmel. René Depestre, qui n’a pas revu sa ville natale depuis 1959, en entretient une image mythique, et cette distance lui permet d’exalter, avec une verve luxuriante, la magie d’un lieu où Europe et Afrique fusionnent et cessent d’être perçues contradictoirement. C’est, pour lui, une source intarissable d’inspiration où il puise les odeurs, les rêves, les sensations, le lieu où se sont forgées les images fondatrices.

Depestre donne un tableau du carnaval haïtien dans ses heures les plus chaudes, la passion qu’il suscite étant telle qu’elle submerge toute douleur individuelle, tout deuil. Au cours du carnaval, le rythme de la danse s’impose comme élément fondamental des relations humaines. La musique assure l’ancrage dans le plus profond de la culture et la récupération des forces vitales qui permettent à tous de se livrer corps et âme aux pulsions les plus fondamentales.

Or, dans le roman, Depestre retrouvant la quête surréaliste de la fusion des contraires, les danses colorées et la musique se mêlent aux cérémonies funèbres, la joie de vivre et la terreur de passer à trépas procédant d'une seule et même énergie. Au sein de la grande cérémonie de noces et de carnaval, se fêtent dans le même mouvement la vie et la mort.

Mais, surtout, nous sommes en un pays où se côtoient le catholicisme et le vaudou, personne ne songeant à se scandaliser de ce qu’un «hougan» ou une «mambo» (prêtre et prêtresse vaudou) marche à côté du prêtre chrétien en tête de la procession, de ce qu’un sabbat rouge et d’autres scènes de sorcellerie côtoient la veillée mortuaire catholique d’Hadriana.

Le vaudou est un culte animiste des esprits et des «loas» (dieux) auxquels sont rendus des sacrifices d’animaux, et qui peuvent, à l’occasion de danses frénétiques et lubriques, et parce qu’en Haïti «les hanches, les reins, les fesses interviennent dans les mouvements élevés de l’âme comme autant de forces motrices de rédemption», venir posséder les pratiquants qui, ainsi, les incarnent temporairement. Ces rites permettent le rejet ou la conciliation des mauvais esprits. Ainsi, on voit Brévica Losange préparer une «expédition» contre les mauvais esprits de la mort : « Madame Losange revêtit la casaque de grenadier, se coiffa du tricorne verni, enfila les gants de pilote. Après avoir fixé le masque et les lunettes sur son visage, elle fit quelques pas vers le catafalque et salua la famille Siloé avec une gracieuse flexion de jambes, buste incliné. Elle déboucha la bouteille et répandit quelques gouttes de son contenu rosâtre à la droite, à la gauche, devant le catafalque, en psalmodiant des formules : ‘’Apo lisa gbadia tâmerra dabô !’’ Ensuite elle salua avec la bouteille les points cardinaux de la place et inclina brièvement le goulot au-dessus du visage d’Hadriana. Ces libations rituelles terminées, elle baisa trois fois le bois verni du cercueil. Ensuite elle versa de la cendre dans le creux de la main droite. Elle dessina sur le sol, juste devant le catafalque, trois cercles surmontés d’une croix. La femme vida un autre sachet et traça au marc de café les contours d’un papillon géant aux ailes déployées au-dessus d’un sexe féminin.»

Le vaudou est dominé en particulier par la figure de ce mort-vivant qu’est le zombie qui, traditionnellement, est un cadavre déserté par son âme, mais tiré de sa tombe et animé d’un semblant de vie par un sorcier qui le fait travailler comme un esclave ; il vit dans un état proche de la catalepsie, marche comme un somnambule et ne reconnaît plus ses parents ; mais, si on lui donne de la nourriture salée, il comprend qu’il est mort, se précipite vers sa tombe et se décompose en touchant le sol. Le zombie n’a aucun droit, aucune autonomie, il n’est qu’une chose entre les mains de son maître, et son destin est de travailler pour l’éternité ; s’il se réveille, son seul désir est de mourir et de se fondre dans la terre-mère. Ce mythe est né du passé colonial de l’île et semble indiquer le destin des Haïtiens qui restent comme paralysés par la peur de la zombification et donc de celui qui est capable de la provoquer, comme l’est ici toute la ville de Jacmel.

La magie au sens le plus large du terme habite les gestes, les souvenirs, les pensées, les actes, des Jacméliens. Miroir déformant de la réalité, elle la transforme, la modifie, l’engrosse de mille autres facettes qui ne lui appartiennent qu’en partie et la dépassent.

Intérêt psychologique

Dans ce roman bourré de personnages plus insolites les uns que les autres (ainsi réapparaît Isabelle Ramonet, la splendide Zaza d’une nouvelle d’’’Alléluia pour une femme-jardin’’) s’en détachent deux : le narrateur et Hadriana.

Patrick Altamont, Ie frère de baptème d'Hadriana, a été amoureux d’elle depuis toujours, est obsédé par elle dans un va-et-vient constant entre sa réalité actuelle et la magie du souvenir d'enfance, d'où «Hadriana dans tous mes rêves», mention essentielle car tout ce qui arrive après sa mort peut très bien n’être qu’un rêve du narrateur, rêve qui pourrait alors n’être qu’une manifestation de sa nostalgie du pays. Il restaure le lien naturel entre le réel et le merveilleux qui avait été interrompu par la disparition d’Hadriana Siloé. On peut se demander s'il n'est pas l'auteur lui-même car il a connu des exils en tous sens qui l’ont conduit d'un continent à un autre, de la Tchécoslovaquie à la France en passant par Cuba (il rappelle «les années d’échec et de culpabilité qui avaient filé en tourbillonnant derrière moi dans les ailleurs d’Haïti où m’avait conduit la quête éperdue de la jeune fille») et il retrouve Hadriana à la fin alors qu'il est professeur à la Jamaïque comme Depestre l’a été. Au cours de ces exils, lui qui est écrivain, manqua d’inspiration, ne put créer, dut traverser sa propre «mort». On constate donc que ce parcours est celui même de Depestre. L’inspiration ne revint qu’avec la réapparition d’Hadriana, et, le jour même, connut son réveil : «Ce matin-là, le grand miroir de la poésie à la main, je passai de l’autre côté des choses de Jacmel. La flammentod (embrasement) de l’adolescence retrouvée mit en branle dans mon souvenir les mouvements de cette chronique. J’en écrivis d’un seul jet les trente premières pages. J’avais le trou de la serrure par où je pouvais enfin reconstituer les dramatiques événements de 1938. Mais en ces jours d’intense création, pas un moment ne me vint à l’esprit que mon voyage dans les mots me conduirait sur la piste réelle de la fausse mort qui, à travers mille détours sur la terre, avait, quarante ans durant, remorqué l’épave de ma vie. Le vendredi 11 mai 1977, à six heures du soir, à l’université West Indies, à Mona, j’étais à la fin de ma classe d’esthétique quand Hadriana Siloé fit sans bruit son entrée dans l’amphithéâtre, par l’une des portes du fond.» Le narrateur est donc celui qui finalement possède Hadriana par la persistance et la force du souvenir, la puissance du rêve et de l’imagination, la faculté de l’écriture aussi : tout se passe comme si cette aventure extraordinaire était la façon qu’il avait trouvée pour continuer à faire vivre et à rejoindre une femme aimée emportée par la mort ou même, plus simplement, une femme aimée mais inaccessible parce que blanche, plus âgée, d’un autre milieu et, de toute façon, destinée à un autre. Or la biographie du narrateur se confond avec celle même de Depestre au point qu’on peut penser qu’il est son représentant.

Le narrateur s'est laissé ensorceler par la beauté et la sensualité d’Hadriana, qui appartient à cette mythologie personnelle de René Depestre des «femmes-jardins» (déjà illustrée dans le recueil de nouvelles ‘’Alleluia pour une femme-jardin’’), qui accomplit l’idéal de Depestre de ces femmes solaires, amoureuses sans entraves, joyeusement épanouies par l'exubérance de leur corps. Aussi Hadriana lui a-t-elle valu d’autres reproches de machisme. Il a reconnu que cet aspect existe chez lui, mais il s’est défendu d’être sexiste. D’ailleurs, elle dépasse ses caractéristiques de «femme-jardin», sait se réveiller, se libérer du vaudou, mais aussi du rôle traditionnel assigné à la femme. La très belle image où on la voit, vêtue de sa robe de mariée quelque peu défraîchie après les luttes nocturnes qui l’ont opposée à ses geôliers, prendre le bateau qui la conduira ailleurs, dans un autre lieu, fixe cette idée du départ libérateur qui n’est raconté que dans le troisième mouvement. Hadriana, c'est la femme-jardin, qui a eu la force de ne pas le rester et qui a voulu prendre la parole. Le sujet à la première personne renforce cette idée de volonté, de prise en main de son propre destin.

À la fin de l’histoire, Patrick et Hadriana se sauvent ensemble, comme s’ils formaient une personne unique.

Intérêt philosophique

Ce roman allégorique, où se sont critallisées les différentes idées de Depestre, propose plusieurs sujets de réflexion :

- Une réflexion sur Haïti car, dans ce roman-parodie, c'est toute l'histoire de la République des ombres et de la Dictature-Carnaval qui érnerge. L'inconscience dans laquelle le pays préfère sombrer pour ne pas considérer ses problèmes est révélée par la passion du carnaval (qui est telle qu'elle submerge toute douleur individuelle, tout deuil) et par la soumission au vaudou (autrefois stratégie de résistance et de survie face au système colonial mais aujourd’hui aliénation totale). De la colonisation jusqu’à nos jours, l’histoire du pays pourrait en être une de zombification : «Tout semblerait indiquer plutôt qu’il n’y a pas de lien de solidarité possible dans le désert sans sel ni tendresse de la zomberie. Il n’y aurait pas d’unité d’intérêts et de passions entre zombies.» La peur de la zombification et donc de celui qui est capable de la provoquer paralyse toute une ville. Mais elle en est punie : elle tombe en décadence. Jacmel est alors un symbole de Haïti dans son entier qui demeure attachée à ses vieilles traditions cruelles et qui, de ce fait, est condamnée à la stagnation et même à la déchéance. Depestre a confié : «Peut-être s'agit-il d'une métaphore de ce qui est arrivé en Haïti avec le duvaliérisme (l'homo papadocus), qui s'est appuyé sur le courant maléfique du vaudou, celui représenté par les sectes, et non pas sur le vaudou bénéfique de mon enfance. Celui-ci représente une véritable percerption esthétique de la vie haïtienne. Ceux qui croient au zombie sont des cons, ceux qui n’y croient pas sont encore plus cons. Duvalier, lui, est devenu le grand zombificateur, le grand sorcier.»

Cependant, la résistance et la survie du pays en dépit des mauvais traitements dont il fut l’objet sont incarnées par Hadriana. Il est vrai que, dans un entretien, Depestre prétendit que ce n’est pas le cas : «Certains ont cru qu’Hadriana représentait Haïti, que son histoire était une métaphore liée aux événements d’Haïti. Quand j’écrivais ce livre, je pensais à une vraie femme, une très jolie femme qui avait été zombifiée.» Mais, dans le même entretien, il a mentionné les Duvalier. Et les rapprochements à faire entre le réel et le romanesque sont trop nombreux pour qu’on les ignore. Le roman invite à détecter le moment fatal où l'imaginaire s'est affolé et a coupé son lien nécessaire avec la réalité, métaphore de ce qui s'est passé quand le dictateur Duvalier, le grand zombificateur, a lâché les brides d'une négritude pervertie, appuyée sur le vaudou maléfique des sectes et des sorciers. On peut remarquer que le temps pendant lequel Patrick cherche Hadriana est égal à celui pendant lequel les Duvalier ont gouverné : trente ans. Et le roman fut publié au moment où Haïti venait de se libérer d’une dictature écrasante. De plus, Depestre en reconnaissant qu’Hadriana symbolise la révolte contre la zombification, n’a-t-il pas admis qu’elle symbolise aussi Haïti? Il a déclaré avoir essayé dans ‘’Hadriana’’ de restaurer l’équilibre entre le réel et l’imaginaire qui manque à Haïti. Le roman est donc, en même temps, l’histoire quasi-réelle de Depestre en exil et l’histoire d’Haïti.

Mais, alors que, dans ses œuvres précédentes, Despestre avait maintenu une distinction nette entre la politique et l’érotisme, il a voulu que ce roman soit apolitique au profit du romanesque pur. À la fin du roman, où Hadriana et Patrick se rejoignent, il a renoncé à la politique au profit d’un érotisme qui, sans rien perdre de ses spécificités caribéennes, cherche à s’ouvrir à l’universel. Aussi propose-t-il aussi :

- Une réflexion sur l’amour. La soumission aux traditions fait subsister la vieille conception machiste qui voit en la femme une proie dont l’homme peut s’emparer, qu’il peut dominer, pour la réduire à son désir, sexualité agressive qui entraîne la rivalité entre les hommes pour la possession de la femme dont la réduction à l’état de zombie est le symbole de sa réduction à l’état d’objet. Depestre lui en oppose une autre, celle d’un amour délicat, d’un amour plus fort que la mort,

- Une réflexion sur le surnaturel où Depestre, s’il se plaît à célébrer le paganisme du vaudou, laisse percer son scepticisme marxiste. Car il est un progressiste qui voudrait un pays plus moderne.

Destinée de l’œuvre

Ce roman a obtenu le prix Renaudot, le prix du roman de la Société des Gens de Lettres, le prix Antigone de la ville de Montpellier et le prix du roman de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

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‘’Au matin de la négritude’’

(1990)

Recueil de poèmes

Commentaire

Il a été préfacé par Georges-Emmanuel Clancier.

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‘Hadriana dans tous mes rêves’’ devait être le premier volet, haïtien, d'une trilogie érotique, dont le deuxième, extrême-oriental, fut :

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‘’Éros dans un train chinois’’

(1990)

Recueil de neuf nouvelles

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‘’Éros dans un train chinois’’

Nouvelle

Dans l’express Nankin-Canton, s’illustrent deux beautés communistes : Faisane Dorée, la guide-interprète maoïste qui déploie mille récits révolutionnaires pour subjuguer Éros, et Kostadinka Crnojévitch, la célèbre guérillera yougoslave.

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Commentaire sur le recueil

Des «souvenirs irrespectueux et priapiques» nourrissent ces neuf nouvelles dans lesquelles Depestre se souvient de conquêtes amoureuses dans divers pays du monde (Haïti, France, Chine, Yougoslavie). C’est un livre où son humour décapant et son érudition furent portés à leur plus haut point pour nous offrir un divin divertissement.

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Le troisième volet de la trilogie devait être son versant cubain, ‘’Les aveugles font l'amour à midi’’.

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‘’Journal d'un animal marin’’

(1990)

Choix de poèmes 1956-1990

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‘’L'état de la poésie’’

Poème

«En cet état, à défaut d'une caravane d'hirondelles, un seul souvenir d'enfance fait le printemps. Imaginez ce que nous serions sans lui, le jour où il doit, sous les insultes et les pierres, se retirer d'un peuple ou d'un individu, il laisse derrière lui des varechs et des cétacés en putréfaction, des ossements frais d'hippopotames, des langues mortes sous la hache d'un bourreau, des tonnes de serpents à hélices, des cadavres avancés de danseuses-étoiles, une fosse à croquer les sinistres de l’universelle vacherie !»

Commentaire

Il fut écrit en 1980. René Depestre s’employa à nous dire ce qu'est l'état de poésie, au point de mettre un terme à toute polémique sur la question.

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‘’La petite lampe sur la mer’’

«Pour que sur ton coeur de mouette

pour que sur la rose des vents

sur la bonté sur ses songes

le travail le faire l'amour

cesse de régner l'injustice

cette petite lampe sur la mer»

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Commentaire sur le recueil

L'épigraphe donna le ton : «La poésie est le journal d'un animal marin qui vit sur terre et qui voudrait voler» (Carl Sandburg). Avec un sens lumineux des formules, avec des éblouissements du verbe et de la pensée, le grand poète haïtien aborda en ces textes les grands thèmes de sa quête passionnée : l’esclavagisme ; sa «patrie enchaînée» à laquelle il porte un époustoufflant et lyrique témoignage, l’appelant son «somptueux chagrin d'amour», son «exil amer» ; l'Afrique et sa misère (des mineurs nigérians sont tués parce qu'ils ont osé faire la grève). Ces textes sont ainsi un grand rejet de I’horreur, un hymne à la beauté du monde, une soif de justice dans la combustion des chimères du siècle.

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En 1991, à Asilah, au Maroc, René Depestre reçut le prix Tchicaya U’Tansi de la poésie africaine.

La même année, il obtint la nationallié française avec sa famille et il refusa toutes les propositions de Louis-Bertrand Aristide qui l’invitait à revenir au pays pour y jouer un rôle d’emblême.

Il publia :

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‘’Anthologie personnelle’’

(1993)

Recueil de poèmes

Commentaire

Il obtint le prix Apollinaire de poésie.

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Dans une série intitulée ‘’Écrire la «parole de nuit» ; la nouvelle littéraire antillaise’’, René Depestre publia :

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"Adieu à la Révolution"

(1994)

Essai

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"En fils créole de la francophonie"

(1994)

Essai

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"Les aventures de la créolité, lettre à Ralph Ludwig"

(1994)

Essai

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En 1994, Depestre obtint la bourse du centre national du livre.

En 1995, il fut le lauréat d’une importante bourse Guggenheim à la création et obtint une année sabbatique du Centre national du livre, ce qui lui permit d’organiser sans hâte ses derniers chantiers littéraires. Il reçut à Turin le prix Premio Grinzane Cavour, pour la version italienne du roman ‘’Le mat de cocagne’’, qui, à Avignon, fut adapté au théâtre par Gérard Gelas et la compagnie du Chêne noir.

La même année, sortit le film de Jean-Daniel Lafond, ‘’Haïti dans tous nos rêves’’, où, recevant la visite de sa nièce, Michaëlle Jean, annonceuse à Radio-Canada, il eut des phrases désenchantées et dures à l’adresse de son pays : «En deux cents ans d’Histoire, Haïti n’a jamais réussi à mettre sur pied un État de droit et une société civile. Haïti est une tragédie.»

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‘’La mort sur mesure’’

(1995)

Essai

Commentaire

Le texte parut dans un ouvrage collectif, ‘’Noir des îles’’.

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En 1996, René Depestre fit une tournée dans plusieurs universités des États-Unis et du Canada : Chicago, Washington, New York, Princeton, Québec, Montréal.

Il participa à des collectifs : "La mort coupée sur mesure" (1995) - "Vive la lecture. En quête du livre’’(1997).

Le 12 mars 1998, sur France 3, l’émission de Jean-Michel Mariou, “Qu’est-ce qu’elle dit Zazie?’’, fut consacré à l’aventure des livres de sa bibliothèque de nomade, fidèle au ‘’Tout en un’’, encyclopédie illustrée, seul livre de la Librairie Hachette que possédait son père à Jacmel.

En 1998, il obtint le grand prix de poésie de l’Académie française et le prix Carbet de la Caraïbe pour l’ensemble de ses travaux.

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‘’Ainsi parle le fleuve noir’’

(1998)

Essai

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‘’Le métier à métisser’’

(1998)

Essai

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‘’Avertissement’’

«Au sens génétique, culturel, politique, voire éducatif, le métissage est en passe de devenir le principal moteur de l'Histoire, à l'heure où la mondialisation rend les êtres humains de plus en plus communicants entre eux. / Le métissage s'affirme partout comme le mode de fonctionnement de l'imaginaire des États, des groupes et des individus qui les composent. Sur les bobines de ce général métier à métisser les choses de la vie et de la mort, j'ai enroulé la trame singulière de mon itinéraire de poète et de romancier. Les petits textes réunis dans ce volume n'ont pas été mis bout à bout de façon expéditive. Ils ont entre eux des liens évidents. : leur trame serrée trace un itinéraire intellectuel. L'histoire de mes formes d'esprit et de sensibilité précède - par coups de sonde et comme force d'appoint- le roman-fleuve de ma traversée du vingtième siècle. / Les souvenirs de mes rencontres avec Césaire, Breton, Mabille, Senghor, Lopes, Guillén, Che Guevara, à travers des confidences et des révélations serpentent au long de petits essais et de trois entretiens qui confient à l'imprimé la spontanéité de l'humour et de l'instantanéité pris sur le vif. Ces textes examinent donc les mythes et les réalités, les faits et les rêves qui, de 1945 à nos jours, ont irrigué mon aventure humaine, mon expérience de la vie en société : la négritude debout, le surréalisme, le marxisme et son idée de révolution, le castrofidélisme, le guévarisme, l'érotisme solaire, l'exil, l'aventure de la mondialisation, en synergie avec la substance chaude, folle, dramatique, malgré tout exaltante et épique, de la fin de siècle et de millénaire que l'Histoire fait aux diverses humanités de la planète. - Lézignan-Corbières, novembre 1997.»

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Première partie : La négritude debout

L'éblouissant effet Césaire

Depestre rend hommage à Césaire et à son œuvre visionnaire dans le contexte actuel du mouvement de la créolité à la Martinique : «Césaire trancha d'un seul mot ce vain débat : au commencement de l'histoire décoloniale, à l'échelle d'Haïti et du monde, il y a le génie de Toussaint Louverture.»

Pour Léopold Sédar Senghor

«La négritude de Senghor et de Césaire vint, à point nommé, réinsérer fièrement l'histoire de l'Afrique et de la Caraïbe dans la condition humaine universelle. Le mérite majeur de ces deux grands poètes, c'est qu'ils se sont gardés d'ériger la négritude en «pouvoir noir», et d'avilir leur aspiration à la justice et à la dignité dans une opération à caractère messianique, intégriste, ou dans un pan-négrisme totalitaire, comme ce fut le cas en Haïti avec les tontons macoutes de Papa Doc Duvalier.

Pour Léopold Sédar Senghor, étant donné son ascendant intellectuel et civique en Afrique et dans le monde, c'eût été un jeu d'ouvrir à Dakar un enseignement écumant de «racisme antiraciste», une église pan-africaine de combat, une mosquée armée jusqu'aux dents, où se mettrait à officier une négritude revancharde sans foi ni loi, en proie jusqu'au délire à la haine des autres humanités de la planète. Hommes de poésie et de culture, frères vrais de tout l'homme, Senghor et Césaire ont eu la sagesse de maintenir l'anthropologie critique de la négritude - et la mutation d'identité qu'elle orchestrait - dans une généreuse perspective seulement esthétique et morale.»

Le cœur que Henri Lopès tient du fleuve Congo

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Deuxième partie : La contestation surréaliste

André Breton à Port-au-Prince

Pierre Mabille : une aventure de la connaissance

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Troisième partie : Poésie et fin de révolution en Terre Fidélie

Parole du soir sur Nicolas Guillén

L'aspirine du docteur Guevara

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Quatrième partie : Du réalisme merveilleux

Le réel merveilleux à l'haïtienne

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Cinquième partie : Vive l'érotisme solaire

Vive l'érotisme solaire !

Écrire est une fête créole

Nous sommes tous des créoles en Corbières !

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Sixième partie : Courrier d'un homme à identité multiple

Lettre à Claire Courdil d'un homme à identité multiple

Haïti : de quelques vérités amères (Lettre à J.-L.G., un ami haïtien)

De la créolité à l'identité-banian (Lettre à Michel Ménaché)

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Septième partie

Un regard de poète sur l'an 2000

Que peut un poète pour la mondialisation?

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Commentaire

Dans cet essai-mémoire, Depestre examina avec une sensibilité nouvelle les questionnements qui jalonnèrent sa vie de nomade, non sans justifier, sur un mode conceptuel, son recours à des thématiques prêtant le flanc à des accusations de velléités promotionnelles.

On reconnaît bien le poète dans l’habile et significatif jeu de mots du titre, et la métaphore filée qu’il permet.

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‘’Comment appeler ma solitude’’

(1999)

Autobiographie

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‘’Introduction aux œuvres complètes de Jacques Roumain’’

(2002)

Essai

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‘’Psaume d’adieu à Elvis Presley’’

(2004)

Commentaire

Ce fut une édition flamande bilingue, publiée en Belgique.

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En 2004, Patrick Cazals a tourné un film intitulé ‘’René Depestre, chronique d’un animal marin’’ où il a dressé le bilan d’une vie tout entière tournée vers Haïti. De son bourg d'exil et d'adoption en France, René Depestre s'interrogeait avec beaucoup d’émotion sur le destin tragique de son île natale, sur son œuvre et sur sa propre traversée du siècle, ses nombreuses errances, sa rencontre de bien des acteurs de la vie politique et littéraire. La mise en scène sobre est illuminée par des images saturées de couleurs. Ce profil permet aussi d'entendre les témoignages d'Aimé Césaire, Régis Debray, Laënec Hurbon, René de Obaldia, Maurice Pons et Yannick Lahens.

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‘’Encore une mer à traverser’’

(2005)

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‘’Non-assistance à poètes en danger’’

(2005)

Recueil de poèmes

Commentaire

Il a été préfacé par Michel Onfray.

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‘’L'oeillet ensorcelé et autres nouvelles’’

(2006)

Recueil de nouvelles

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‘’Rage de vivre’’

(2007)

Recueil de poèmes

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L’œuvre de René Depestre, poète au verbe inspiré, aux images fortes, parfois surréaliste, est dense, sensuelle, toute imprégnée des fragrances de son pays natal. Elle est animée par la joie de vivre caraïbe, la sensualité, l’érotisme solaire, le surréalisme vaudou, une langue qu’on savoure comme un fruit exotique caractérisent ses œuvres. Il visa à féconder de pollen baroque et de réalisme merveilleux une langue française étiolée par des siècles de cartésianisme consenti. Le français est chez lui une langue en transe sortie de tous ses gonds hexagonaux, secouée par une rythmique sexuelle tentant de jeter un pont entre Bossuet et Pierre Louys. Qu’elle soit poème, nouvelle, roman ou même essai, elle est toujours accessible à un large public, et joue toujours sur deux plans : national et transnational, savant et populaire, érotique et politique, lyrique et tragique.

Certaines de ses oeuvres ont été traduites en plusieurs langues et il fut lui-même l’auteur de traductions.

Témoin lucide et engagé, il a dû faire face à d’amères expériences politiques, a été conduit à des exils en tous sens, d'un continent à un autre, de la Tchécoslovaquie à la France en passant par Cuba et la Jamaïque, de l'exil linguistique à l'éloignement physique, du créole au français, d'une révolution à l'autre, de la « real-utopie» au « socialisme réel». Mais, malgré tous ces voyages, il a peu à peu, au hasard des points de chute, élaboré un « système de racines» et en revient toujours, au détour d'un article du ‘’Monde’’ ou d'une conversation à New York, avec nostalgie et avec douleur, au village des origines. «Il ne faut pas vivre l'exil comme un deuil, affirme-t-il. Il faut au contraire en faire une valeur. Mais, malgré tout, c'est toujours de Jacmel que je vous parle. C'est mon ombilic.» Loin de se considérer comme en exil, il se voit plutôt comme un nomade aux racines multiples, un «homme-banian» (pour faire allusion à cet arbre qu'il cite si souvent et à ses racines rhizomiques) voire comme un «géo-libertin» mais fidèle à «la plus belle, la plus voluptueuse, la plus authentique des îles Caraïbes» qu’il a sans cesse mythifiée. En effet, «le charme d'Haïti devant Dieu tient dans le fait que les hanches, les reins, les fesses, les organes intimes interviennent dans les mouvements élevés de l'âme comme autant de forces motrices de rédemption».